À l’issue du 62ème sommet des chefs d’État et de gouvernements de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, un projet de création d’une nouvelle force régionale a été adopté. Une force dont les contours ne sont pas connus, mais destinée à lutter contre le terrorisme et les changements anticonstitutionnel. Autre précision : cette force sera financée par les moyens des États membres. Quelle pertinence pour une telle initiative, lorsqu’on sait que la force conjointe du G5 Sahel peine à monter en puissance, faute notamment de financements ? Analyse.

 

C’est à n’en pas douter, la surprise de ce 62ème sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest : la création d’une nouvelle « force d’intervention contre le terrorisme et les changements anticonstitutionnels dans la sous-région », comme l’a précisé au micro de nos confrères de RFI, Omar Alieu Touray, le président de la commission de la CEDEAO.

L’ECOMOG, bras armé de la CEDEAO

À l’issue du sommet, qui s’est achevé ce dimanche 4 décembre à Abuja, la capitale nigériane, les chefs d’Etat et de gouvernement ont donc adopté un projet de création d’une force régionale dont les contours ne sont pas connus pour le moment. Une initiative qui pousse à interroger le projet d’intégration de la CEDEAO. Lancée le 28 mai 1975, cette organisation a comme objectif à l’origine, une union économique et monétaire sous-régionale.

À l’initiative de ce projet, deux chefs d’État en poste à l’époque : le président nigérian Yakubu Gowon et son homologue togolais Gnanssingbé Eyadéma. Dès 1972, ils proposent la création d’une zone d’intégration économique régionale. L’objectif est alors de créer un bloc économique plus large que l’Union douanière de l’Ouest africain, fondée en 1959 par les pays du Conseil de l’Entente (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Niger et Togo) et le Mali.

La multiplication des crises politiques en Afrique de l’Ouest a poussé la CEDEAO à élargir considérablement ses champs de compétence.

La conclusion du traité de non-agression en 1978 et celle du protocole d’assistance mutuelle en 1981 sont les préalables à la mise sur pied d’une politique régionale de sécurité collective. C’est en 1990, après le début de la guerre civile au Liberia, qu’est créée l’ECOMOG, Economic Community of West African States Cease-fire Monitoring Group (Brigade de surveillance du cessez-le-feu de la CEDEAO), la force armée de la CEDEAO. Une force qui a pour objectifs : la supervision des cessez-le-feu, le maintien de la paix à l’instar des casques bleus des Nations unies, le déploiement préventif dans des zones de conflits ou encore le désarmement des forces armées non-régulières. Dès sa création, l’ECOMOG est dirigé par le Nigeria qui fournit aussi la majeure partie des effectifs, du matériel et des financements.

Alors qu’elle comptait quelques centaines d’hommes au moment de sa création, les effectifs de l’ECOMOG comptent jusqu’à 20000 soldats en 1994. D’ailleurs, elle est déployée en Sierra Leone en 1997, avant l’arrivée des troupes onusiennes dans ce pays ravagé, lui aussi, par une guerre civile meurtrière. L’année suivante, c’est à la demande de feu le président bissau-guinéen João Bernardo Vieira, confronté à une rébellion menée par feu le général Ansoumane Mané, que l’ECOMOG est envoyée en Guinée-Bissau.

Après avoir contribué au retour de la paix au Liberia, et malgré les accusations de partialité et de violences envers les populations, l’ECOMOG quitte le Liberia en 1999. Elle est déployée ensuite en Côte d’Ivoire. Après les accords de Marcoussis, conclus en 2003, les soldats de l’ECOMOG sont intégrés l’année suivante à l’ONUCI, l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire.

L’absence de financements des forces de la CEDEAO

Les « casques blancs » de l’ECOMOG comme on les appelle, sont donc déjà intervenus à plusieurs reprises dans la sous-région au cours des dernières décennies. C’est sans doute ce qui a poussé la CEDEAO a institutionnalisé sa politique de sécurité dès 1999. Quatre ans plus tard, en mai 2003, le Comité de sécurité de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest crée une force militaire de réaction rapide, afin de remédier aux conflits dans la région.

Il est alors question pour chaque pays membre, de mettre à disposition de cette force, une brigade d’environ 500 hommes, formés aux opérations de maintien de la paix, ainsi que des policiers et du personnel civil. Malheureusement, l’absence de financements rend difficile la mise sur pied de cette force. Après le coup d’État du 22 mars 2012, contre feu le président malien Amadou Toumani Touré, et l’avancée éclair de la rébellion touareg et des djihadistes, les chefs d’Etat de la CEDEAO, réunis à Dakar, décident la mise ne place immédiate de la force d’attente.

Une conférence des donateurs est organisée en janvier 2013, à Addis Abeba, en Ethiopie, afin de récolter des fonds. L’Union africaine et l’Union européenne contribuent à hauteur de 450 millions de dollars, pour le déploiement d’environ 7000 soldats. Tous ces efforts n’ont cependant pas suffi à stopper le péril djihadiste. Mais surtout, la CEDEAO est désormais confrontée à des crises complexes telles que la crise sahélienne et celle du bassin du lac Tchad. Par ailleurs, au fil des ans, les interventions de la CEDEAO ont mis en lumière un manque de moyens militaires et de capacités de mobilisation diplomatique.

Dans un article publié en juillet 2016, l’International Crisis Group tirait déjà la sonnette d’alarme : « […] l’organisation régionale ouest africaine devrait procéder à un réexamen de toutes les dimensions de sa force en attente, son bras armé qui a succédé en 2004 à l’Ecomog. Cela concerne non seulement la doctrine et les procédures opérationnelles, mais aussi le financement, sachant que cette force souffre d’un manque de moyens récurrent. »

Il faut renforcer la force conjointe du G5 Sahel. Il faut lui donner tous les moyens nécessaires et lui permettre de se déployer […]

Ramadan Zakaria Ousman, fondateur du Centre tchadien des études stratégiques et des recherches prospectives

D’autres s’inquiètent de la réplication de ce qui existe déjà, évoquant par exemple la force conjointe du G5 Sahel, créée en 2017 pour répondre à l’expansion des groupes extrémistes armés et violents, ainsi qu’à la détérioration de la situation sécuritaire dans la région. « À mon avis, estime le professeur Ramadan Zakaria Ousman, fondateur du Centre tchadien des études stratégiques et des recherches prospectives, il faut renforcer la force conjointe du G5 Sahel ; Il faut lui donner tous les moyens nécessaires et lui permettre de se déployer, lui permettre de constituer une sorte de digue, plutôt que d’aller créer quelque chose de nouveau pour se rendre compte ensuite que ça ne marche pas. Et puis nous n’avons pas les ressources nécessaires. » Le G5 Sahel peine en effet à fonctionner. Selon le professeur Ramadan Zakaria Ousman qui a travaillé sur la question, certains pays sont en retard de deux ou trois ans sur leurs contributions statutaires.

La question financière est d’autant plus importante qu’Omar Alieu Touray, le président de la commission de la CEDEAO, a déclaré au micro de nos confrères de RFI : « Pour cette force-là [la nouvelle force de la CEDEAO, NDLR], les chefs d’État ont décidé de ne pas dépendre des financements volontaires, car jusqu’à maintenant, nous avons vu que les financements volontaires ne viennent jamais. Nous allons regarder comment financer la force avec nos propres moyens. » 

Source : TV5MONDE