La ville de Duékoué, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Un nom qui évoque l’un des épisodes les plus sanglants de la crise post-électorale de 2010-2011, quand près d’un millier de civils furent massacrés sur fond d’affrontements politiques mais aussi de tensions ethniques alimentées par des conflits portant sur la propriété des terres agricoles. Dix ans plus tard, la question foncière dans cette zone forestière et montagneuse n’est toujours pas réglée et fait obstacle à la réconciliation. Reportage.

À Duékoué, une stèle a été posée au-dessus d’une fosse commune. Un bouquet de fleurs, mais aucune inscription, pour commémorer les 800 corps enfouis depuis 2011.

Personne pourtant n’a oublié les violents combats qui ont opposé les rebelles nordistes, qui soutenaient Alassane Ouattara, aux populations locales favorables à l’armée du président Laurent Gbagbo. Si la présidentielle du 31 octobre prochain ravive le souvenir de ces massacres, c’est parce que  les protagonistes sont les mêmes qu’en 2011. Malgré les discours de réconciliation, les blessures n’ont pas cicatrisé. Et la question foncière, qui attise les tensions ethniques, n’a jamais été réglée.

“Peut-être qu’ils iront voter au centre-ville. C’est possible. Mais personne ici ne se mêlera plus jamais de la vie politique en Côte d’Ivoire” explique Serge Fabrice Inan, qui assure que les jeunes du quartier Carrefour, qui avait été le plus durement touché par la crise, boycotteront les élections. “Ils ont gagné. On est fatigués. Qu’ils nous épargnent ce vote”,ajoute t-il.

Serge a perdu 38 membres de sa famille en 2011. Son ami, Aristide Bon, secrétaire général de l’Association des jeunes de Carrefour, acquiesce. Lui n’a jamais plus revu sa mère et il n’est même pas sûr qu’elle soit ensevelie sous la stèle. Aucun corps n’a jamais été reconnu par les familles ni identifiés par les autorités. “Il n’y a eu aucune enquête, aucune justice, aucune compensation”, précise Aristide.

La réconciliation sans la vérité

Selon l’Onuci (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire), entre décembre 2010 et avril 2011, 1012 personnes ont été victimes de ces violences dans l’ouest du pays, dont 505 à Duékoué. Les combats entre rebelles et armée loyaliste s’étaient doublés de massacres intercommunautaires. Tuerie après tuerie, la succession de représailles avait souvent été attisée par de vieux litiges fonciers entre les populations locales Guéré et les migrants Dioula installés de longue date. En 2011, Alassane Ouattara avait promis de faire la lumière “sur tous les massacres”. Mais en décembre 2018, une amnistie générale a blanchi tous les auteurs de crime de guerre. La vérité n’ayant jamais éclaté au grand jour, aucune initiative de réconciliation n’a pu être achevée.

“Nous vivons tous ensemble, mais les tensions ethniques n’ont malheureusement pas disparu. La  moindre étincelle peut dégénérer” explique Chady Yehia, un entrepreneur qui vit à Duékoué depuis plus de vingt ans. Il raconte qu’un jeune baoulé a étranglé un jeune guéré, le 26 septembre dernier. Il a fallu que les chefs communautaires se concertent d’urgence pour éviter que les affrontements ne s’étendent aux groupes ethniques de la région. Après enquête, le meurtre s’est avéré passionnel, car les deux hommes étaient amoureux de la même femme. Mais comme l’un était le ‘tuteur’ de l’autre, le drame, qui n’avait rien à voir avec un problème foncier, a failli mal tourner.

Tutorat, “étrangers” et exploitation des terres agricoles

Dans l’ouest ivoirien, le tutorat est une institution qui lie, au sein d’un village, un autochtone à un “étranger”, qu’il soit Ivoirien d’une ethnie allogène, ou venu d’un pays voisin (Burkina Faso, Mali, Guinée ou Liberia). Ce contrat moral, aux contours flous, est fixé pour une durée indéterminée. Il se transmet de père en fils. Lorsqu’un propriétaire autochtone accorde à un paysan “étranger” l’usage de certaines terres, ce dernier a un devoir de reconnaissance envers son tuteur qui se traduit par le don d’une partie de ses récoltes.

C’est par ce biais que de nombreux Ivoiriens venus du Nord (Malinké, Sénoufo, Lobi, Wan) ou du centre (Baoulé) ont acquis des terres dans les années 80. Ce système permettait jadis une cohabitation pacifique, mais avec le temps, ces nouveaux venus ont progressivement gagné leur indépendance économique. Au point d’être aujourd’hui plus prospères que leurs hôtes….

La question foncière laissée en jachère

“Plus de 70 % des terres de la région sont occupées par des populations non autochtones” reprend Chady, en passant devant les quelques hectares d’hévéas qu’il possède. Les terres fertiles de l’Ouest, qui fournissent une part importante de la production ivoirienne de cacao, sont l’objet de toutes les convoitises. “Le problème est que personne dans la région n’a de titre de propriété. Le gouvernement était censé régler la question foncière, mais demander l’établissement d’un titre foncier nous coûte des millions de CFA” explique Chady, qui a bien du mal à finaliser sa propre procédure.

Si nombre d’entre eux souhaitent sécuriser leurs terres, rares sont ceux qui peuvent le faire. Il n’existe aucun barème officiel pour les frais de gestion. Entre les dépenses pour les géomètres, les déplacements à la sous-préfecture pour signer les certificats dont le prix varie, le processus d’acquisition d’un titre peut atteindre jusqu’à 100 euros par hectare. Sur les 24 millions d’hectares de terres du domaine foncier rural de Côte d’Ivoire, seuls 4 % étaient officiellement recensés par l’État en 2017.

Dans les années 1990, l’État a encouragé la colonisation agraire. Chacun se fixait oralement des limites naturelles aux parcelles. En 1998, une loi a été votée pour “transformer les droits coutumiers (droits d’usage) en droit de propriété pour fournir un cadre juridique précis pour le règlement des conflits fonciers ruraux”.  Mais la loi  n’est pas appliquée car elle exclut totalement les “étrangers” du droit de propriété foncière, alors qu’ils exploitent la grande majorité des terres du pays.

“L’occupation des terres de nos ancêtres est un problème aujourd’hui. On leur avait donné cinq hectares. Ils en occupent maintenant dix – et ils ne nous donnent rien. On se retrouve sans revenus sur nos propres terres”, déplore Pierre Serel, membre de la Chambre nationale des Rois et leaders traditionnels de Yamoussoukro. Pour le chef de tribu de la région, rien ne sert de construire des mausolées pour enterrer les rancœurs du passé. Il faut s’asseoir autour d’une table afin de régler les problèmes du tutorat sur le terrain.

“Le problème est que nous n’avons personne de chez nous dans les ministères. Duékoué a été complètement oublié”, ajoute t il.  Mais Pierre Serel n’est pas  belliqueux  pour autant :  “La page n’est pas tournée, mais nous ne sommes pas prêts a entrer dans un conflit pour autant. Avant, on ne savait pas ce qu’était la guerre. Maintenant, on sait …”

FRANCE 24

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