Une opération militaire réussie de la France en Afrique ne peut être qu’une intervention de pompiers qui, une fois l’incendie éteint, se retirent aussi vite que possible, et, en toute hypothèse, ne demeurent pas sur place plus de trois ans, explique l’ancien titulaire de la chaire d’histoire militaire à l’École de guerre*.

 

Depuis soixante ans, nous avons mené 19 guerres sur 3 continents et 13 grandes opérations militaires de police internationale dans le but premier de montrer que nous sommes toujours une nation qui compte. Cela a commencé par la protection des régimes africains contre des coups d’État. Et puis les choses se sont compliquées. En 1969, pour la première fois depuis les indépendances, un État, celui du Tchad, faisait appel à nous pour le sauver d’une grande rébellion. Nous avons alors découvert que le petit contingent de soldats que nous engagions pouvait gagner toutes les batailles, mais ne pouvait résoudre tous les problèmes qui faisaient qu’il y avait des batailles.

On a bien essayé, à l’époque, de réformer l’administration et la pratique politique de N’Djamena, mais c’était trop demander pour un État à la fois corrompu et jaloux de son indépendance. On a donc eu la sagesse de considérer au bout de trois ans que, en rétablissant la sécurité hors des montagnes désertiques du nord du pays, on avait atteint un objectif suffisant. Cela tombait bien, le gouvernement tchadien, que l’on venait de sauver, commençait à trouver notre présence gênante. Nous sommes donc partis, avant de revenir quelques années plus tard après un autre appel au secours.

Cette intervention a été la mère de toutes nos interventions militaires, et comme trop souvent, on n’a pas assez écouté sa mère. La France, par son processus de décision politique, ses bases pré-positionnées et ses unités de combat en alerte, était la force de réaction rapide de l’Afrique francophone, un statut aussi prestigieux qu’encombrant. On ne pouvait s’empêcher de répondre aux appels des États en danger, mais en même temps nous savions que le marquant néocolonial serait rapidement collé à cette intervention. Dans ces conditions, une intervention militaire étrangère ne pouvait être qu’une intervention de pompiers. Si les pompiers éteignent l’incendie, tout le monde est content et ils peuvent partir la tête haute. S’ils n’éteignent pas l’incendie et restent dans la maison, ils passeront rapidement comme indispensables pour certains, mais incompétents voire suspects pour d’autres. Et même pour des intrus s’ils commencent à donner des conseils.

À partir de 1980, on a essayé plusieurs choses pour résoudre ce dilemme. On n’a plus envoyé de bataillons français en première ligne, mais on a appuyé ceux qui y allaient. Cela a fonctionné lorsque les États existaient et que leurs forces armées étaient suffisamment solides, comme en Mauritanie après 2009, par exemple. Cela a échoué dans tous les autres cas. S’adosser à un État failli n’en fait pas un État fort et s’adosser, pour cacher le drapeau français, sur des forces interafricaines, européennes ou onusiennes ne les rend pas plus efficaces.

En désespoir de cause, lorsqu’il a fallu faire face à deux colonnes de 1 500 combattants djihadistes roulant vers le sud du Mali, en janvier 2013, on était toujours au point de départ : les forces françaises étaient les seules à pouvoir y faire face. La nouveauté, c’est qu’il y avait pour une fois une bonne conjonction avec des moyens efficaces disponibles tout de suite, des missions claires et réalistes (stopper l’ennemi, libérer les villes du nord, détruire les bases djihadistes), une guerre assumée par le président de la République et l’acceptation de la prise de risques. Ce fut une révolution, y compris au sens où on revenait complètement en arrière, dans les années 1970, en l’occurrence.

Cela a logiquement réussi, mais c’était trop beau. En la matière, il faut savoir où s’arrête ce qui suffit. On n’a pas su et la malédiction a frappé. Après la victoire, nous avions l’embarras du choix, nous avons fait le choix de l’embarras. On décidait de rester militairement au Mali, croyant les problèmes quasiment résolus avec la tenue d’élections, la mise en place d’une mission européenne de formation pour l’armée malienne et le déploiement d’une force onusienne.

Le plan de la nouvelle opération, Barkhane, était alors de contenir les groupes djihadistes jusqu’à ce que les armées locales, maliennes et nigériennes en premier lieu, prennent le combat à leur compte.

Comment avons-nous pu imaginer à ce moment-là que cela allait fonctionner ? Comment a-t-on pu croire qu’en restant au Mali avec des forces limitées, tout en s’engageant en Centrafrique, en Irak, puis massivement en France avec Sentinelle, le tout en continuant à réduire budgets et effectifs, on allait avoir la force suffisante en qualité et en quantité pour accomplir la mission ?

Nous avons mis en place un petit marteau qui ne pouvait donc que taper sur des clous, et encore peu nombreux. Comment avons-nous pu penser en même temps que, grâce à quelques stages prodigués par des instructeurs européens ou des centaines de millions d’euros d’aides, on allait être relevés rapidement au Mali par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompues au monde ?

S’en est suivi logiquement une succession de déconvenues. De nouveaux groupes armés sont apparus et se sont implantés par la force ou la séduction, les armées locales sont restées faibles et ont multiplié exactions, défaites et coups d’État. Les populations, largement influencées, ont commencé à s’interroger sur le décalage énorme entre le nombre et la puissance des pays déployés au Mali et la faiblesse de leurs résultats sur le terrain face à quelques milliers de combattants.

Il a fallu fin décembre 2019 et seulement après que des soldats français furent tombés en nombre pour que nous décidions d’engager plus de moyens humains et matériels, avec notamment des drones enfin armés, et de prendre plus de risques sur le terrain. Nous avons commencé à faire refluer l’ennemi, au moins l’État islamique dans le Grand Sahara. Cette victoire était beaucoup plus relative que celle de 2013, mais elle pouvait nous laisser une nouvelle fois un peu de marge pour évacuer le Mali. Nous avons sans doute trop tardé, parce qu’il est beaucoup plus long de se désengager que de s’engager, mais aussi parce que nous avons aussi voulu cacher le contingent français résiduel dans une force européanisée, avec tout ce que cela implique de délais et de complications.

Nous avons surtout accompagné ce changement d’une grande maladresse diplomatique. On n’annonce pas publiquement que l’on va réunir en France des chefs d’État africains sans que ceux-ci soient même au courant, ce qui ne pouvait manquer d’être perçu comme une convocation. On ne renvoie pas l’ambassadeur du Mali si l’on ne veut pas s’exposer à des conséquences un peu plus tard. On ne vole pas au soutien de régimes putschistes tout en en fustigeant publiquement d’autres. On n’interdit pas à un État souverain, quel que soit son régime, de faire appel à qui il veut ou de négocier avec qui il veut. Bref, on ne donne pas de leçons, surtout lorsqu’on est l’ancien colonisateur. C’est peut-être frustrant et on a le sentiment, non sans raison, de faire face à des ingrats, mais c’est ce que l’on appelle l’intelligence de situation, la base de toute bonne stratégie.

Voilà donc le processus de transformation de l’opération Barkhane qui se trouve vicié d’un seul coup, par la faute d’une surenchère souverainiste d’un côté et de déclarations maladroites de l’autre. Si la France est le « gendarme de l’Afrique », ce qu’on l’a souvent accusée d’être, c’est un gendarme emprisonné qui a du mal à s’évader du Mali. Reste à trouver une issue honorable à la sortie d’une crise qui englobe maintenant aussi de nombreux pays européens. On a utilisé parfois le drapeau européen pour masquer notre engagement, peut-être va-t-on l’utiliser pour masquer un départ, cette fois. On aurait pu connaître une issue plus glorieuse.

Colonel (ER) Michel GOYA

Ancien officiel des troupes de marine, Michel Goya a connu l’expérience du feu en ex-Yougoslavie. Docteur en histoire, il est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués et publie « Le Temps des guépards. La guerre mondiale de la France. De 1961 à nos jours » (Taillandier, 2022, 368 p., 21,90 €).

Source : Info-Matin Avec Le Figaro

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