ANALYSE. Malgré l’accélération des raids contre les chefs de guerre djihadistes, les actes terroristes se multiplient. Une réalité qui souligne l’inanité d’une approche purement militaire.

Par Patrick Forestier

Vingt-trois corps de soldats ont été inhumés dans le cimetière de Dioura, mais le bilan de l’attaque aux aurores de leur camp n’est que provisoire. Restent les 17 blessés et peut-être des disparus au cours de cette bataille qui a duré une dizaine d’heures. La plus importante depuis l’attaque de Kidal, dans le nord, en 2014 par les rebelles touareg.

Le bilan des attaques est en hausse

Cette fois-ci, les groupes armés terroristes, les GAT dans le jargon militaire, ont perpétré leur opération commando bien plus au sud, à Dioura, entre Mopti et la frontière mauritanienne. À 6 heures du matin, une opération-surprise combinée avec l’utilisation de plusieurs modes opératoires surprend les soldats maliens qui sont à peine réveillés. C’est l’explosion d’une voiture piégée conduite par un kamikaze qui donne le signal de l’assaut aux djihadistes. Ils déboulent de plusieurs directions dans des véhicules 4×4 et juchés sur des motos. Un rezzou motorisé assorti de longues rafales formant des boules de feu qui font baisser la tête aux militaires. À plusieurs endroits, les défenses du camp sont enfoncées par les terroristes, très mobiles et qui ne craignent pas de mourir. Après la surprise, un effet psychologique supplémentaire sur une troupe régulière, plutôt sur la défensive, au moral en berne au fil des embuscades meurtrières que les soldats maliens essuient chaque semaine. Après la panique des premières minutes, la contre-attaque des militaires permet de stopper l’élan des islamistes. Mais la bataille est rude jusqu’à 16 heures. Les djihadistes ne décrochent pas et, en face, les soldats se battent avec l’énergie du désespoir car ils savent que, s’ils sont capturés par leurs ennemis, ils mourront. Du côté militaire, le bilan est lourd. Au moins 23 tués, dont le commandant de la compagnie, le capitaine Mohammed Sidati Ould Cheikh. Lents et lourds, facilement repérables, les assaillants ont préféré incendier des camions-citernes et voler une demi-douzaine de pick-up, dont certains, semble-t-il, armés d’une mitrailleuse. Les terroristes ont aussi emporté des armes et des munitions. Du côté des djihadistes, pas ou très peu de pertes et une victoire incontestable qui donne dans leurs rangs un sentiment de victoire après les bombardements français des derniers mois.

Un déserteur de l’armée, proche d’Ag Ghali, derrière cette nouvelle attaque…

Cette fois-ci, l’attaque du camp, qui n’était pas a priori suffisamment sécurisé par des travaux de protection, a été coordonnée, selon l’armée, par un ex-colonel touareg, Ba Ag Moussa, qui a fait défection en 2012, pour la seconde fois après sa première désertion de 2006, pour rejoindre les rangs djihadistes. Une coalition, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, dirigée aujourd’hui par un de ses proches, Iyad Ag Ghali, en tête de la liste française des chefs terroristes à mettre hors d’état de nuire. Les deux hommes, originaires de Kidal, ont jadis été formés en Libye, lorsque Kadhafi escomptait contrôler les rébellions touareg au Sahel. Aujourd’hui installés dans le centre du Mali, ils mènent des opérations dans les localités de Diabaly et Niono. Mais, à Dioura, il a bénéficié de renforts venus du nord, des régions touareg d’Aguelhok, de Kidal ou Tessalit, pour lancer cette attaque d’envergure avec plusieurs dizaines de combattants. Un coup de main réussi sur le plan tactique qui a provoqué de vives critiques dans l’opposition malienne.

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Le président Ibrahim Boubacar Keïta a proclamé la détermination du Mali à lutter contre « des actes ignominieux », tandis que le chef de la Minusma, Mahamat Saleh Annadif, s’est dit « consterné ». Mais le parti d’opposition, le Front de sauvegarde de la démocratie, dénonce le comportement de la hiérarchie militaire et de quelle manière elle engage ses troupes. Pour le FDS, le chef de l’État doit prendre des mesures urgentes pour sortir « de l’immobilisme et des effets d’annonce stériles ».

… malgré la présence des forces de l’ONU, de Barkhane, du G5 Sahel

De fait, les forces maliennes perdent l’initiative dans ce combat coûteux en hommes et en matériels. Aux embuscades s’ajoutent les IED, les mines artisanales qui font des dégâts de plus en plus lourds. Six jours avant l’attaque de Dioura, deux patrouilles ont sauté sur ces engins. Bilan : six morts, dont quatre dans la région de Mopti. Les Fama ne sont pas les seules visées. Le 20 janvier dernier, 10 Casques bleus tchadiens ont été tués et 25 autres blessés dans une attaque « complexe », selon la Minusma. De la même manière qu’à Dioura, les djihadistes du groupe d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ont foncé sur le camp tchadien d’Aguelhok, à 200 km de la frontière algérienne.

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Les groupes djihadistes ne refusent pas non plus, dès qu’ils en ont la possibilité, le contact avec les troupes françaises. Le 10 mars dernier, deux soldats du dispositif Barkhane ont été évacués dans un hôpital militaire de la région parisienne après avoir été blessés au cours d’une attaque, là aussi « complexe  », selon l’état-major français. À la mi-journée, dans la région de Liptako, près de la frontière du Niger, une voiture piégée a été stoppée à trente mètres par les tirs des sentinelles postées devant un campement temporaire français. Après cette tentative de diversion, une quinzaine de djihadistes juchés sur des motos ont été repoussés par les soldats de Barkhane. Dix minutes après, des Mirage 2000 survolaient la zone à basse altitude pour un « show of force », sans tirer de bombes à cause de l’imbrication, et donc de la trop faible distance, entre les soldats et les terroristes, qui semblaient toutefois s’être enfuis. « On va dans cette zone sciemment pour leur contester le terrain et éviter qu’ils s’y implantent ou s’y réimplantent », a expliqué le porte-parole de l’état-major français. Une stratégie qui mise sur la montée en puissance des forces africaines afin de combler « les trous noirs » de ces zones immenses qui « passent sous les radars » français et américains. Même avec des drones, des satellites et des systèmes d’écoute, les groupes terroristes arrivent à se rassembler pour des attaques coordonnées dans le centre du Mali, où se situe désormais la nouvelle « ligne de front » qui marque la stratégie du « containment », inventée par les États-Unis pour endiguer la propagation du communisme pendant la guerre froide. La France est aujourd’hui au Sahel dans la même posture contre le terrorisme islamique, sans toutefois bénéficier des ressources américaines de l’époque.

Source: lepoint

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