Pour mieux comprendre l’impasse dans laquelle nos troupes semblent se trouver dans la bande sahélo-saharienne, il faut revenir au contexte initial ayant amené à un niveau d’engagement sans précédent des forces armées françaises au Mali et plus généralement dans la bande sahélo-saharienne.

 

Sur les 8000 militaires français actuellement projetés en opérations extérieures, 5100 le sont désormais dans la région, 2500 le sont, rien qu’au Mali, dans le cadre de l’Opération Barkhanesis sur cinq pays de la bande sahélienne-saharienne (Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad).

Le président François Hollande avait décidé d’intervenir au Mali, en déclenchant l’Opération Serval, à partir du 11 janvier 2013, à la demande du président malien par interim de l’époque, Dioncounda Traoré, sur la base de la menace d’une déstabilisation du Mali, suite au délitement des Forces armées maliennes (FAMA). Ces dernières, fortement malmenées « militairement »  par les rebelles touaregs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), les mouvements djihadistes et les organisations narco-criminelles qui étaient venus leur prêter main forte, l’étaient aussi « politiquement », eu égard aux conséquences du coup d’état mené par le Capitaine Amadou Haya Sanogo, en mars 2012, qui avait abouti à la démission du président Amadou Toumani Touré, en avril 2012 et abouti, in fine, à un effondrement presque total des FAMA.

L’intervention militaire française intervient ainsi, dès le début, dans une première ambiguïté. 

La France intervient donc, dès le début, sur la base d’une menace de déstabilisation régionale estimée sérieuse, car impliquant des groupes armés terroristes, liés à Al Qaeda (notamment les mouvements Ansar Dine,Mouvement pour l’Unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest – MUJAO et Al Qaeda au Maghreb islamique – AQMI).

Le Mali, considère, ainsi que le réel ennemi est avant tout l’irrédentisme résiduel touareg qui malmène l’intégrité territoriale et interroge le pacte social et politique malien, depuis 1963, année de la première rébellion dans le Septentrion malien.

La demande « officielle » du président par intérim, Dioncounda Traoré, est d’abord formulée au niveau de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dès septembre 2012. Ce n’est qu’après que les 3000 hommes promis par l’organisation régionale ouest-africaine tardent à arriver, que le Mali appelle « littéralement » à l’aide Paris, par la voie d’une demande formulée, le 10 janvier 2013, à l’ONU.

Bamako avait ainsi sollicité l’aide militaire des Nations Unies, à laquelle répondra positivement la France, le lendemain. Il en résultera aussi, du reste, la résolution 2100 du 25 avril 2013 (renouvelée et renforcée, le 28 juin 2018, par la résolution 2423) créant la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), qui engage, sous chapitre VII, 13 000 personnes, en vue de la protection des civils, l’appui à la réconciliation nationale, le rétablissement de l’état de droit et la reconstruction du secteur de sécurité malien.

L’intervention militaire française décidée, courageusement, par François Hollande, ne devait ainsi se limiter dans le temps et dans ses modalités d’opération, qu’à des frappes aériennes et à un recours limité aux forces au sol. Le recours aux forces spéciales, qui s’en suivit, visait initialement à stopper la progression des rebelles – djihadistes touaregs, sur la base d’une menace réelle ou supposée de chute imminente de Bamako et de facto, le risque de déstabilisation des pays avoisinants, dans la foulée.

Ainsi, sept années plus tard, la perception biaisée quant à la nature de l’adversaire n’a pas fondamentalement changée.

La situation sécuritaire sur le terrain, s’est élargie d’une menace cantonnée au Nord du fleuve Niger, à une « migration » des groupes armés terroristes (GAT) en direction de la région centrale du Mali, autour d’une vaste zone allant de Mopti, à Tombouctou, Gao, de part et d’autre de la boucle marquée par le fleuve Niger, dans la région du Liptako-Gourma, à la commissure entre le Mali, le Burkina-Faso et le Niger, englobant également la zone devenue refuge des insurgés entre Ansango et Menaka, plus à l’est.

Par ailleurs, la deuxième ambiguïté réside dans l’évolution géographique du théâtre d’opération.

L’opération Serval (11 janvier 2013 au 1er août 2014) était initialement pensée comme une opération principalement à vocation de contre-terrorisme, caractérisée par une offensive militaire française pensée par le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) et le Commandement des opérations spéciales (COS) comme devant être fulgurante et décisive. Elle le fut, indéniablement sur le plan militaire : la ville de Gao est libérée, le 25 janvier ; Tombouctou, le 27 janvier ; Kidal, le 30 janvier. François Hollande et Dioncounda Traoré peuvent, à juste titre, se féliciter de la parfaite réussite de la première phase de la mission, 21 jours après le déclenchement de l’Opération Serval, le 2 février 2013, dans une Tombouctou libérée du joug djihadiste, sous laquelle elle était tombée en avril 2012.

Il en a résulté, la traque concomitante d’organisations terroristes désormais clairsemées dans la partie nord et nord-est d’un pays vaste (1,2 millions de Km2) loin de Bamako (pour rappel, il faut 26 heures en voiture pour relier les 1534 km entre Bamako et Kidal !) suite aux premières frappes menées par les forces françaises dans les premiers jours du déclenchement des opérations. Il s’agissait alors de « chasser » et « traquer » les GAT « enkystés »  dans des zones difficiles d’accès, à l’instar de la vallée de l’Amatettaï dans l’Adrar des Ifoghas, dans la région de Kidal-Tessalit, sur une zone vaste de 250 000 Km2.

Déjà, la question du partenariat recherché des forces françaises était posée. L’apport des forces tchadiennes à l’été, en 2013, déterminante dans les victoires obtenues contre les GAT.

Un théâtre d’opération élargi à l’Afrique de l’Ouest et les pays riverains du Golfe de Guinée

S’en suit, avec l’évolution dans ses capacités, son rayon d’action, ses objectifs autant cinétiques que de l’accent accentué mis sur une « approche globale »  de l’opération Barkhane, depuis août 2014, une autre «  guerre » :  celle de  l’adaptation à la « volatilité » et à la « transnationalité » de la menace, qui implique autant de « rusticité » que d’adaptabilité de nos matériels militaires, soumis aux rudes aléas climatiques, aptes à mener avant tout une guerre adaptée aux terrains désertiques, montagneux et rocailleux (Grand Fezzan du sud libyen, massifs-plateau de l’Aïr et désert du Ténéré nigérien, Tibesti tchadien…) ainsi, que désormais dans la steppe et zones côtières et grandes agglomérations commerçantes et touristiques du littoral du Golfe de Guinée (Lagos, Lomé, Accra, Cotonou, Abidjan…).

L’on évoque ainsi désormais plus ouvertement une forme « d’élasticité » du concept du G5 Sahel, qui pourrait, dans les prochaines semaines ou mois, s’élargir à la Côte d’Ivoire, voire au Sénégal, ou à certains pays riverains du Golfe de Guinée (Togo, Ghana, Bénin). La récente attaque contre des forces armées ivoiriennes, à Kafolo, dans le nord-est du pays, à la frontière avec le Burkina-Faso, ayant couté la vie à une dizaine d’entre eux, vient conforter, en effet, cette « migration » des groupes terroristes vers le sud des groupes armés terroristes.

Car, la menace sécuritaire semble, en effet, ainsi inexorablement se déplacer vers le sud, eu égard à une série d’attentats qui a frappé la Côte d’Ivoire, en mars 2016 à Grand-Bassam ; mais aussi le Burkina-Faso, dont Ouagadougou, à plusieurs reprises, dont les plus meurtrières causèrent la mort de 30 personnes en janvier 2016, 8 personnes en mars 2018, sans oublier la zone dite des « trois frontières », la plus durement touchée.

Le projet de compilation d’informations sur les conflits, Armed Confict Location & Event Data Project (ACLED) estime que près de 2000 personnes (dont la moitié étaient des civils et un tiers des femmes et des enfants) sont mortes depuis 2015 au Burkina-Faso ; tandis que 800 000 personnes ont fui leurs foyers, 2000 écoles ont dû fermer et que 300 000 élèves sont dans l’incapacité d’aller à l’école dans le Nord et Nord-est du Burkina-Faso.

A bien des égards d’ailleurs, le risque de déstabilisation qui pèse désormais sur Ouagadougou, où il se murmure que près de 25% du territoire échapperait à l’autorité du pouvoir central, ressemble à la menace qui pesait en 2012-2013 sur Bamako. Certains n’hésitent plus à insister sur une approche ouest-africaine du phénomène djihadiste, englobant désormais, autant les pays maghrébins riverains de la Méditerranée que ceux riverains du Golfe de Guinée, à l’instar du Ghana, du Togo, du Bénin, et surtout la Côte d’Ivoire. Abidjan, comme Dakar ne cesse d’intercéder pour un élargissement du G5-Sahel

C’est, du reste, dans le parc du Pendjari, au Nord-Ouest du Bénin, que s’est déroulé la plus récente des prises d’otages de ressortissants occidentaux, dont deux français, finalement libérés en mai 2019. Il en fut question, du reste, à l’occasion de la dernière édition du Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité, qui s’est déroulé, mi-novembre. L’on évoque ainsi l’initiative dite d’Accra, qui viendrait ainsi répondre à une promesse faite à l’occasion du dernier Sommet de la CEDEAO à Ouagadougou, en septembre dernier, visant à renforcer par des forces ouest-africaines, notamment sénégalaises et ivoiriennes, le G5-Sahel (entre la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina-Faso, créé en février 2014), notamment sa Force conjointe, mise sur « pied » ou plutôt hélas que sur « plan » depuis juillet 2017.

Ainsi, les forces françaises, bien seules sur le terrain, ne peuvent s’appuyer, concrètement, aujourd’hui, comme en 2013, que sur peu de capacités offensives sur le théâtre d’opération.

Source :atlantico.fr

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