La croissance économique en 2022 est en passe de devenir négative, si les dépenses d’investissement de l’Etat ne sont pas réalisées. Cela affectera les recettes fiscales de 2022, mais aussi celles des années à venir, remettant en cause les futures recettes et dépenses à venir. C’est du moins ce qu’écrit Karim Sylla dans une note 

 Dans une note en date du 13 mars 2022 depuis Atlanta, Karim Sylla, économiste revient sur les effets des sanctions de la CEDEAO et la guerre en Ukraine sur le budget de l’Etat et l’économie du Mali. Ci-dessous sa réflexion.

« Au moment de l’élaboration du budget en 2021, la reprise économique était une réalité ; 4,6% de croissance économique en 2021, et une estimation de 5,2% pour 2022. Le pays se remettait des effets combinés des deux coups d’Etat et de la Covid-19. La croissance escomptée de l’activité́ économique se fondait essentiellement sur la reprise de la production cotonnière, une bonne pluviométrie, la poursuite des programmes d’investissements publics, et une forte augmentation des activités dans plusieurs secteurs comme le transport, la télécommunication, les textiles, etc., le tout dans un environnement sécuritaire plus favorable. Le taux d’inflation avait été estimé à 2% pour 2022. Cette embellie économique devrait se traduire par une augmentation de 9,8% des recettes fiscales.

Loi des finances 2022

Pour le spécialiste, « la loi des finances ne prévoyait certes pas de sanctions économiques et financières, même si certaines aides budgétaires conséquentes aux coups d’Etat avaient été éliminées des prévisions du budget. « L’imposition des sanctions de la CEDEAO change la donne, et il est quasi-certain qu’une loi rectifiée sera votée dès la fin des sanctions ».

Les prévisions de dépenses budgétaires s’élèvent à 2748 milliards de FCFA avec des prévisions de recettes de 2130 milliards de FCFA, soit un déficit de 618 milliards.

 Sanctions de janvier 2022

Dès l’annonce des sanctions, le gouvernement malien procède à son tour à une fermeture entière (et totale) des frontières, privant du coup le pays de toutes ses ressources douanières, soit 32% des recettes de l’État. Fort heureusement cette fermeture côté malien ne dure pas longtemps, résumant les sanctions à seulement celles édictées par les pays de la CEDEAO, mise à part la Guinée qui décide de ne pas les appliquer. Pour pallier la fermeture partielle des ports de Dakar et Abidjan (représentant au moins 90% des importations nationales), le Mali se tourne vers la Guinée et la Mauritanie. Dans l’immédiat, une partie des recettes douanières provenant des produits sous sanctions est amenée à disparaître. Avec le temps, la douane malienne espère recouvrer une partie de ce manque à gagner avec une accélération du trafic des importations dérouté vers Conakry et Nouakchott. Il faut néanmoins remarquer que la capacité de ces deux ports est relativement faible comparée à celle de Dakar et Abidjan ; par exemple, le port de Conakry a une capacité d’importation 3 fois moindre que celui de
Dakar ; celui de Nouakchott, même entièrement dédié au Mali ne suffirait pas pour l’ensemble des importations du pays.

Impact des sanctions financières

Les sanctions financières sont véritablement celles qui empêchent l’Etat de fonctionner correctement. Les besoins de financement du Mali pour 2022 s’élèvent à 1300 milliards de FCFA, pour combler le déficit budgétaire, mais aussi amortir les dettes existantes de l’Etat. Le second impact est l’impossibilité pour le Mali d’honorer ses dettes extérieures, étant interdit d’effectuer des transactions bancaires. Cela a pour effet accroître le risque du pays, et d’augmenter ses futurs taux d’emprunt.

Renchérissement des prix

Le taux d’inflation en janvier 2022 s’établit à 4,5%, beaucoup plus que le taux moyen de 2% prévu pour 2022. Certes, les prix augmentent partout ailleurs, mais l’inflation au Mali dépasse largement celui des voisins de l’UEMOA qui affichent une moyenne de 3,6%. En janvier 2022, l’indice des prix à la consommation des ménages a connu une augmentation de 8,7% par rapport à janvier 2021. En excluant les produits frais et l’énergie, la hausse reste toujours élevée à 8%. Des produits de grande consommation, comme les céréales ou les huiles ont augmenté de 17,8% et 29,8% respectivement. Depuis janvier, les prix sont repartis à la hausse ; nous ne disposons pas pour le moment de chiffres officiels. Et le mois Ramadan n’arrangera pas les choses ; les prix continueront à grimper.

Scénario de crise

Le gouvernement du Mali décide dès janvier d’opter pour une baisse rapide de la dépense publique. Seuls les paiements de salaires et les dépenses liées aux besoins de sécurité sont garantis ; toutes les autres dépenses feront l’objet d’un arbitrage. Dans le court terme, la solution offre une voie de sortie mais l’accumulation des arriérés de dépenses accroitra significativement la dette publique et grèvera de facto la relance économique tant attendue depuis 2020.

Les dépenses budgétaires mensuelles initialement prévues ainsi que les nouvelles dépenses prioritaires

Par exemple, en février, le budget 2022 prévoyait 181 milliards de dépenses budgétaires ; cela est réduit quasiment de moitié.

L’implication de cette réduction drastique est claire ; l’Etat va accumuler les impayés qui seront éventuellement dus. Le non-paiement de la dette intérieure et de ses charges (630 milliards F CFA), la non – réalisation de l’apurement des passifs (170 milliards F CFA) et le non-financement des investissements prévus par l’Etat (744 milliards) auront un effet dévastateur sur l’économie du pays, non seulement en 2022, mais aussi les années suivantes. Toutes les dépenses déferrées-acquisition de biens et services, investissements et subventions – représentent à terme 14% du PIB malien ; la non-exécution de ces dépenses occasionnera une sérieuse contraction de l’économie.

Guerre en Ukraine

Alors que le pays subit les difficultés liées aux sanctions, l’éclatement de la guerre en Ukraine ajoute une incertitude nouvelle à la situation économique et budgétaire. Le Mali tablait sur une croissance totale de 23% entre 2021 et 2024.  La croissance économique en 2022 est en passe de devenir négative, si les dépenses d’investissement de l’Etat ne sont pas réalisées. Cela affectera les recettes fiscales de 2022, mais aussi celles des années à venir, remettant en cause les futures recettes et dépenses à venir.

Pétrole, coton et Or

La guerre en Ukraine va assurément changer la perspective économique et sociale au Mali. Le prix du pétrole est en très forte hausse ; les prévisions budgétaires tablaient sur une moyenne de $69 par baril, mais le prix a dépassé $130 par baril avant de se stabiliser autour de $110, tout en restant très volatile.

Le budget 2022 tablait sur 166,5 milliards FCFA de recettes liées au pétrole ; il y a là un nœud gordien à trancher :

Subventionner le prix à la pompe conduira à une baisse des recettes ; difficile choix alors que les moyens de l’État sont limités par les sanctions;

Augmenter le prix à la pompe amplifiera l’inflation, grèvera la croissance tant attendue et limitera les entrées futures d’impôts Mais une augmentation soutenue du prix du baril de pétrole conduira inévitablement à un surcout du prix du carburant à la pompe, et l’accélération de la pression inflationniste, notamment le prix du transport dans les zones urbaines, le coût d’acheminement de denrées vers les centres de consommation et la facture énergétique de la compagnie nationale d’électricité, Énergie du Mali (EDM), entre autres.

La guerre en Ukraine a aussi des conséquences sur le prix du coton et de l’or. Le renchérissement du prix du coton (+40%) devrait à terme augmenter le pouvoir d’achat des cotonculteurs et les recettes perçues par l’État. Cette hausse de prix devrait inciter un meilleur prix aux cotonculteurs pour la campagne 2022-23, l’augmentation des surfaces plantées, et faciliter l’acquisition d’engrais dont les prix ont malheureusement augmenté avec la crise ukrainienne.

Les prévisions du prix de l’or pour le budget 2022 s’établissent autour de $1600 par once ; en ce début de mars, le cours de l’or était déjà à +24% au-dessus des prévisions. Cela devrait occasionner des recettes inattendues d’au moins 100 milliards FCFA pour 2022 et donner une marge à l’État pour juguler l’impact de l’inflation, surtout pour les ménages à faible revenu ; cela pourrait se traduire par exemple par une subvention accrue des couts d’EDM, une baisse (temporaire) des taxes sur le prix du carburant afin de minimiser l’impact à la pompe ou encore une subvention de la farine de blé.

Le prix du pain, une affaire d’Etat

Pour paraphraser Jean Dufaux, « Donnez du pain au peuple, il ne se révoltera pas. Donnez-lui la peur et l’inconfort, il se baissera pour ramasser un caillou au sol. » Conscient de cela le gouvernement avait établi un contrôle strict des prix du pain, après une grève des boulangers qui souhaitaient une augmentation. La guerre en Ukraine complique d’avantage cet équilibre.

L’Ukraine et la Russie contribuent à environ 30% des exportations mondiales de blé ; le prix de cette denrée, déjà en hausse depuis 2021, a quasiment doublé ; +84% sur les prévisions faites en avril 2021 et +30% depuis décembre dernier. Immanquablement, cela affectera le prix du pain qui est devenu une denrée importante dans les zones urbaines. Et comme on l’a vu plus haut, les indices de prix au Mali en janvier montrent déjà que les céréales, en un an, ont augmenté en moyenne de 17,8% ; pour les huiles, l’augmentation des prix est de 29,8% ; cette tendance va malheureusement se poursuivre. Une comparaison de prix au détail pour le District de Bamako montre déjà des hausses spectaculaires entre mars 2021 et mars 2022.

 Perspectives immédiates

L’état actuel des finances du Mali est inconnu ; aucune communication officielle sur le sujet n’a été diffusée. Les différentes simulations effectuées par nos soins montrent un assèchement des caisses de l’État en avril ou mai 2022. La possibilité de recourir au paiement de l’impôt par anticipation pourrait repousser cette échéance, mais cette solution a ses limites ; les entreprises disposent de peu de liquidités. Un emprunt national est également possible même si sa mise en œuvre présente un énorme challenge logistique et financier. Cet emprunt pourrait prendre la forme de bons du Trésor émis à la place de paiements, avec promesse de rémunération à un taux attrayant que le porteur sera libre de négocier ailleurs, possiblement avec une décote. Le gouvernement peut annoncer aussi une réduction temporaire des salaires qui sera reversé aux fonctionnaires à la fin de la crise. Cela parait assez

improbable, vu que le gouvernement et le chef de l’État ont assuré la population (et les fonctionnaires) que le Mali était prêt à affronter les sanctions ; « toutes les dispositions ont été prises », ont-ils dit. Il est toutefois clair, que le budget national ne pourra pas supporter de nouvelles subventions qui seront nécessaires pour juguler les pressions sociales liées aux prix ; le mois de Ramadan est presque là, et comme noté plus haut il s’accompagne traditionnellement d’une flambée des prix. Plus l’embargo continue, plus ses effets nocifs (et durables) se feront sentir ; le Mali et la CEDEAO doivent absolument arriver à une solution politique afin de préserver l’économie du pays. Le bras de fer n’arrange absolument rien sur le plan économique dans la sous-région, et surtout pas au Mali. Et les risques sécuritaires sont réels. L’effectif des forces de sécurité doit augmenter de 32 000 militaires dans un future très proche ; cela est nécessaire pour résoudre la situation de guerre ; sans croissance économique soutenue, le Mali sera dans l’impossibilité de payer le salaire de ces recrues – il s’agit de trouver 138 milliards FCFA, faute de quoi, la part des salaires dans le budget ordinaire qui est déjà à 45% augmentera à 53%.

Dans sa réunion du 2 mars dernier, le Comité de politique monétaire de la BCEAO affirme toujours tabler sur une croissance de 6,1% pour l’UEMOA en 2022 malgré « le renchérissement des produits de base [et] les tensions inflationnistes » ; il note toutefois « que ces perspectives demeurent encore fragiles et entourées de risques baissiers, en liaison avec de fortes incertitudes relatives à l’évolution de la crise sanitaire, à l’environnement sécuritaire dans l’Union, à l’orientation des cours du pétrole ainsi qu’à l’impact des tensions géopolitiques » ; il n’est pas fait mention spécifique des risques économiques que la situation politique au Mali pose. Mais, cela était surement dans toutes les discussions et une part importante des « risques baissiers » qu’entrevoit la banque centrale.

Karim Sylla

Source: Le Challenger