Auteur et journaliste d’investigation, spécialiste des Etats-Unis où il réside depuis de nombreuses années, William Reymond analyse pour le JDD les raisons de la défaite de Donald Trump lors de la récente présidentielle. Il revient également sur la stratégie contestataire du milliardaire depuis trois semaines et l’héritage que le président sortant laissera à la politique américaine (“on n’a pas encore découvert l’ampleur des dégâts de sa présidence”) et au Parti républicain (“dans une crise profonde qui va durer plus de quatre ans).

 

La démocratie américaine sort-elle affaiblie de cette élection ou a-t-elle au contraire prouvé sa solidité face au comportement de Donald Trump?

 

On peut dire qu’elle sort renforcée quand on voit cette formidable participation. Joe Biden a dépassé les 80 millions de voix, jamais autant d’Américains ne sont allés voter malgré la situation très particulière liée au Covid, et les violences qu’on nous promettait n’ont pas eu lieu. Par ailleurs, les institutions ont réussi à faire face à cette tentative de “putsch de velours” de Trump. Mais la démocratie américaine sort aussi affaiblie, car le républicain s’est livré à une tentative très claire de déstabilisation de l’appareil démocratique et des institutions électorales. Il a installé le doute chez de nombreux Américains, les réseaux sociaux l’ont amplifié, et comme pour chaque conspiration, il en restera toujours quelque chose. Aujourd’hui, il est certain qu’une partie de l’électorat américain, même parmi celui de Biden, pense qu’on peut frauder le système. Cette perte de confiance dans l’organisation du vote est un affaiblissement démocratique majeur.

 

Comment expliquer que cette élection produise la mobilisation la plus importante de l’histoire, et que Biden comme Trump recueillent un nombre record de voix?

Du côté républicain, c’est le résultat d’un très bon travail de terrain de la campagne Trump, qui n’a pas été arrêtée par la pandémie, contrairement aux démocrates. Quelque part, le coronavirus a plus nui à la campagne de Biden qu’à celle de Trump. C’est pour cette raison qu’on assiste à ce résultat étrange : une large victoire de Biden mais pas de confirmation au niveau de la Chambre des représentants et du Sénat. Le porte-à-porte, l’inscription de nouveaux électeurs sur les campus universitaires, sont d’habitude un point fort des démocrates, mais cela n’a pas été fait. Les républicains ne sont pas allés chercher les électeurs centristes ou les femmes mais ont trouvé un réservoir de voix là où Trump avait déjà cartonné en 2016. Cela explique ce record de voix mais aussi pourquoi il a perdu : il n’a pas réussi à se renforcer dans les Etats qu’il devait remporter.

“JOE BIDEN A REMPORTÉ 306 GRANDS ÉLECTEURS, IL DEVRAIT OBTENIR 82 MILLIONS DE VOIX ET PRESQUE 7 MILLIONS DE VOIX D’AVANCE SUR TRUMP, DONC C’EST UN RAZ DE MARÉE!

Finalement, le raz de marée démocrate n’a pas eu lieu…

Je ne suis pas d’accord. Pour moi, c’est une erreur d’analyse qui a été faite par beaucoup de médias sur la base des premiers résultats. Joe Biden a remporté 306 grands électeurs, il devrait obtenir 82 millions de voix et presque 7 millions de voix d’avance sur Trump, donc c’est un raz de marée! C’est d’ailleurs ce que disait Trump en 2016 lorsqu’il a été élu avec le même nombre de grands électeurs mais en perdant le vote populaire. Mais c’est vrai que cela n’a pas été suivi par autant de succès au Congrès, principalement du fait de la faible campagne des démocrates au niveau local.

Quelles sont les autres explications?

Les Américains font une vraie différenciation entre la politique nationale et locale. J’ai vécu une quinzaine d’années au Texas et j’y ai encore des amis, des purs républicains, qui ont voté au niveau local pour des gens qu’ils connaissent ou dont ils apprécient le travail, au-delà de leur appartenance politique. C’est encore plus vrai lorsqu’on vote pour un juge ou le responsable des écoles, d’ailleurs l’étiquette politique n’apparaît plus sur les bulletins, donc on ne le lie pas toujours à son vote pour la présidentielle. Par ailleurs, beaucoup de candidats républicains, sentant le vent tourner, ont fait des campagnes sans citer Trump ces derniers mois, en évoquant principalement leur travail sur le terrain.

Les démocrates ont donc réussi leur campagne nationale mais les républicains ont été meilleurs au niveau local?

Oui, c’est certain. Je l’ai vécu personnellement où je vis, dans le comté de Clark (Nevada), qui a permis l’élection de Biden et qui est un comté vraiment démocrate, mais sur le terrain, on ne voyait que les candidats républicains. Les démocrates ont tenté de faire campagne par Zoom, mais cela ne remplace pas la campagne classique : aller devant les supermarchés, faire du porte-à-porte, serrer des mains.

“TRUMP N’A PAS ÉLARGI SA BASE MAIS IL EST ALLÉ TROUVER ENCORE PLUS D’ÉLECTEURS DANS CETTE AMÉRIQUE COUPÉE DU MONDE QUI LUI ÉTAIT DÉJÀ ACQUISE

Malgré sa défaite, Donald Trump a gagné des électeurs en quatre ans. Que sait-on d’eux?

Ce sont surtout des gens qui étaient favorables à Trump sans avoir voté en 2016. On ne peut pas dire qu’il a élargi sa base mais il est allé trouver encore plus d’électeurs dans cette Amérique coupée du monde qui lui était déjà acquise. Encore une fois, le Nevada est un bon exemple : entre Reno au nord et Las Vegas au sud, il y a sept heures de route à travers des petits villages, qui ont très largement voté pour Trump. Cette Amérique blanche des campagnes, plutôt âgée, peu éduquée, qui a des peurs, qui ne se reconnaît pas dans les mouvements sociaux du moment, constitue plus que jamais l’électorat de Trump. Ce sont des gens qui ne voyagent pas, s’informent surtout sur Facebook car la presse locale a quasiment disparu aux Etats-Unis. Trump a aussi joué sur quelques spécificités, notamment sur le vote latino en Floride ou au Texas, qu’on réduit trop souvent au vote mexicain. Il y a beaucoup de Cubains ou de Sud-Américains qui viennent de dictatures communistes et Trump a joué la carte de la peur en présentant Biden comme un socialiste.

A l’inverse, Biden a réussi à rebâtir le “mur bleu” dans la Rust belt (“Ceinture de la rouille”, dans le Nord-Est). Pourquoi a-t-il surpassé Trump dans ces Etats industriels?

Il y a eu un fort rejet de Trump, bien sûr, mais il faut aussi dire que Biden n’est pas Clinton. Or la victoire de Trump en 2016 était d’abord l’échec de Clinton et du Parti démocrate, qui a choisi une candidate dont on savait qu’elle était rejetée par une partie du pays, voire diabolisée. Au contraire, Biden incarne, par rapport à son histoire, la défense des cols bleus, que Trump avait réussi à convaincre il y a quatre ans. Par ailleurs, il y a aussi eu des changements démographiques dans ces Etats, qui sont de moins en moins des Etats ouvriers. Il y a de plus en plus d’électeurs urbains, des banlieues où les femmes qui avaient voté Trump en 2016 l’ont complètement lâché. C’est la combinaison de tous ces facteurs qui explique la défaite de Trump.

Comme en 2016, les instituts de sondage ont montré leurs limites dans certains Etats clés, à l’image de la Floride. Comment l’expliquer?

Je pense qu’il y a un vrai problème de méthodologie. En 2016, les instituts avaient raté les Américains peu éduqués, donc ils ont tenté de régler le problème, mais sans anticiper que Trump allait encore engranger plus de voix parmi ces électeurs! Il aurait fallu grossir davantage ce panel, mais c’était très compliqué à voir venir. Par ailleurs, une part de l’électorat est encore ignorée. Les instituts se concentrent sur les centres urbains car c’est très difficile d’avoir un électeur dans un village de trente personnes. Or c’est là que sont les électeurs de Trump.

Depuis 1992, les républicains n’ont remporté qu’une seule fois le vote populaire. Le système électoral américain est-il encore adapté?

Non, mais il est pratique. Il permet aux états-majors politiques de limiter leurs campagnes, et donc leurs frais, à quelques Etats clés, puisque qu’on sait que la majorité des autres Etats sont acquis à l’un des deux partis. Ce système est complètement inégalitaire, on l’a vu en 2016 et encore cette année, mais ça ne changera pas, un peu à l’image de la législation sur les armes. Cela fait partie des traditions et cela campagne “gérable” pour les deux grands partis.

“TRUMP VEUT METTRE BIDEN DANS UNE SITUATION D’ÉCHEC POUR SATISFAIRE SON ÉGO D’ABORD, MAIS ENSUITE POUR LES ÉLECTIONS DE MI-MANDAT DE 2022

Les trois semaines qui viennent de passer compliquent-elles la tâche de Joe Biden dans l’optique de sa prise de fonction le 20 janvier?

C’est l’idée, soyons clairs. Non seulement Donald Trump enlève de la légitimité à sa victoire et va pouvoir entretenir le doute pendant deux ans jusqu’aux prochaines élections de mi-mandat, mais il fait aussi tout ce qu’il peut en coulisses pour empêcher un bon début de mandat de Biden, en forçant notamment des nominations de juges ou de responsables au niveau des finances. Trump veut mettre Biden dans une situation d’échec pour satisfaire son égo d’abord, mais ensuite pour les élections de mi-mandat de 2022 et après pour la présidentielle de 2024.

Pensez vous que Trump va formellement concéder sa défaite avant le 20 janvier?

Je ne pense pas, ce n’est pas son personnage et ce n’est pas dans son intérêt. Je ne pense pas non plus qu’il assistera à la passation de pouvoirs car il veut nous vendre sa mythologie : “Je n’ai pas perdu, j’ai gagné par un raz de marée et on m’a volé ma victoire par une conspiration.” Il sait que sa base le suivra, elle est prête à payer pour venir voir ses meetings, acheter ses livres, etc. Lui-même en 2016 avait dit qu’il pourrait tuer quelqu’un sur la 5e Avenue sans que sa base ne le condamne. L’intelligence de Trump a été de capter en 2016 ce mouvement de contestation du pouvoir, de la vérité officielle. Tout son discours conspirationniste correspond à ce que ces gens-là croient en général, donc ça va continuer à fonctionner et il va continuer de jouer ce rôle, dans un premier temps pour 2022.

“DONALD TRUMP A MAINTENU UN CLIMAT DE CAMPAGNE PENDANT QUATRE ANS PLUTÔT QUE DE TENTER DE RASSEMBLER LES AMÉRICAINS

Pensez-vous qu’il sera candidat en 2024?

Il y a vouloir et pouvoir. Je pense que Trump pourrait vouloir, même si, à mon avis, il ne prendra pas le risque de perdre une nouvelle fois. Ce n’est pas pour rien si on ne le voit quasiment plus ces derniers jours, il a très mal vécu son échec d’un point de vue de l’égo. Mais la véritable question sera : le peut-il? Il y aura des questions de santé dans quatre ans, mais surtout une question judiciaire. A partir du 20 janvier, il redeviendra un citoyen comme les autres et sera exposé à plusieurs procédures, notamment pour fraude fiscale, pour financement de sa campagne, etc. S’il est condamné, cela compliquera une candidature pour 2024, même si rien n’est impossible.

Dans quelle posture se trouvent les républicains après quatre années de trumpisme?

Ils sont dans une position extrêmement compliquée, ils se sont fait pirater par Trump, de façon consentante, et ils doivent maintenant en payer les conséquences. Une partie des évolutions démographiques de l’Amérique ne correspond plus à ce discours et une partie des républicains eux-même ne s’y retrouvent plus. Mais ce sera très compliqué de tourner la page car Donald Trump va se trouver dans la position du faiseur de rois dans les deux prochaines années au moins. Le parti est donc dans une crise profonde qui va durer plus de quatre ans.

Quel héritage laissera Donald Trump?

Je ne pense pas que les livres d’histoire seront sympathiques avec lui. On n’a pas encore découvert l’ampleur des dégâts de sa présidence, on va s’en rendre compte peu à peu. Contrairement à ses prédécesseurs, Donald Trump a maintenu un climat de campagne pendant quatre ans plutôt que de tenter de rassembler les Américains. Dans ce pays extrêmement divisé, il a donné la parole et libéré les pires instincts d’une minorité.

Source : Lejdd.fr

MaliwebInternational
Auteur et journaliste d’investigation, spécialiste des Etats-Unis où il réside depuis de nombreuses années, William Reymond analyse pour le JDD les raisons de la défaite de Donald Trump lors de la récente présidentielle. Il revient également sur la stratégie contestataire du milliardaire depuis trois semaines et l’héritage que le président sortant laissera à la politique...