Selon l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), les dépenses mondiales de recherche-développement ont atteint un record d’environ 1700 milliards de dollars.

Une dizaine de pays concentrent 80% de ces dépenses.

Tandis qu’en Amérique du Nord et en Europe Occidentale, les niveaux de dépenses dépassent les 2,4% du PIB, les pays d’Afrique subsaharienne stagnent encore, avec des revenus bien inférieurs, autour de 0,4%.

Or, selon le professeur Doudou Ba, président de l’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal, qui regroupe la fine fleur de l’intelligentsia sénégalaise, il n’y a pas de développement sans recherche scientifique.

Mais comment financer la recherche et le développement dans un contexte marqué par des économies exsangues en mal de modèles de développement porteurs ?

En marge d’un forum de l’Académie des sciences et techniques du Sénégal (ANSTS), avec la participation de plusieurs académies sœurs, le professeur Doudou Ba, président de cette institution, répond.

Monsieur le président, à quoi sert une académie des sciences, dans le contexte d’un pays comme le Sénégal ?

Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, se trouve dans une situation de développement qui laisse encore à désirer. Il se trouve également que nous avons une masse critique de scientifiques importante, mais dont les potentialités n’ont pas, jusqu’ici, été exploitées. Nous avons donc pensé qu’il fallait, dans un premier temps, faire en sorte de réunir toute la communauté scientifique, de quelque discipline que ce soit. Ensuite, de faire en sorte de pouvoir réunir les potentialités en matière de recherche, puisque certes, nous avons des scientifiques, mais l’expérience a montré que ces scientifiques étaient isolés. Les laboratoires avaient également été isolés et il se trouve qu’il y a énormément de défis à relever grâce à la science, la technologie et l’innovation.

Mais l’académie est également un instrument à la disposition du gouvernement…

En effet, elle se met également à la disposition des gouvernements qui, souvent, en ont besoin, lorsqu’elles doivent définir une politique ou une stratégie qui font appel à la science. C’est dans ces conditions que nous avons, depuis 1999, mis sur pied une académie des sciences et techniques, qui rassemble pratiquement toute la communauté scientifique, puisque nous couvrons des domaines tels que les sciences fondamentales (ce qu’on appelle les sciences dures), les sciences de la santé, l’agriculture, les sciences sociales, économiques, etc. Toutes ces disciplines sont représentées au niveau de notre académie. Nous les appelons des sections et elles travaillent en synergie.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que, de toute façon, le retard de l’Afrique en matière de sciences et technologies est tel qu’il est illusoire de penser à faire de la recherche scientifique porteuse au niveau du continent, vu les conditions actuelles de développement.

Le problème vient de la nature et des principes directeurs de chaque entité. Les politiques veulent avoir des solutions tout de suite. Or, la science doit s’appuyer sur un certain nombre d’éléments de preuve, ce qui fait que la recherche, qui est la matrice, le cœur de tout travail scientifique, peut prendre du temps. Seulement, l’expérience et l’histoire ont montré qu’il n’est pas de grande nation qui ne maîtrise pas un tant soit peu, des domaines clés de la science, il n’est pas de grande nation sans science.

“L’expérience et l’histoire ont montré qu’il n’est pas de grande nation sans science.”

Doudou Ba, président de l’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal (ANSTS)

C’est la science et la technologie qui ont érigé les Etats-Unis, l’Europe, la Russie et, plus loin encore, l’empire Romain ou l’Empire turc, aux rangs de puissances internationales, en leurs temps et dans leurs contextes historiques respectifs. Les pays les plus développés se sont fondés sur la science la technologie pour en arriver là. C’est un investissement qui n’est pas rentable à court terme, mais porteur de gains incommensurables à l’échelle de l’histoire. Malheureusement, ses moyens étant très souvent insuffisants, l’Afrique n’en fait pas souvent une priorité.

Notre rôle est de sensibiliser et d’informer, de former ceux qui sont les responsables du pays pour les convaincre que sans la science et la technologie, il est difficile d’arriver à un développement.

Est-ce que vous êtes entendus et écoutés ?

Au Sénégal, nous avons la chance d’avoir des autorités qui nous écoutent. Et si vous consultez les directives du président de la République pour l’enseignement des sciences, vous verrez que les programmes de l’Académie des sciences y figurent en bonne place. Nous avons au moins cette chance que les hautes autorités et, en particulier, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (par ailleurs membre de l’Académie) nous écoutent. Nous sommes souvent saisis par les autorités pour leur donner un certain nombre d’avis scientifiques et d’éclairages, et ces avis sont appliqués sur le terrain.

Voilà donc, pour ce qui se passe au niveau du Sénégal. Mais de manière générale, pourquoi la science ne prend-elle pas au niveau de la plupart des pays du continent ?

Les moyens sont limités et la science s’accommode peu de résultats immédiats, obtenus chronomètre en main, sans autre motivation que l’immédiateté de la réponse, afin de régler un problème d’ordre émotionnel, voire politique. Il y a le temps de la science, à l’échelle de plusieurs années, voire de plusieurs décennies, et le temps de la politique ou, pour être plus précis, du politique. Les populations attendent des résultats de l’action gouvernementale, elles sont pressées, ce qui accentue la pression sur l’action politique. De telles contraintes ne viennent pas entraver l’action du scientifique, qui ne doit salut et reddition de comptes, qu’à la vérité scientifique. La science est sagesse, elle a ses règles. Faute de preuves, elle ne peut pas se prononcer.

Qui dit science, dit, éducation. D’après vous, qu’est-ce qui, dans le système éducatif africain, empêche le continent d’avoir au même titre que l’Europe, l’Amérique et d’autres régions du monde, les mêmes capacités en matière de science ? Quel est le problème commun aux systèmes éducatifs africains ?

Le système éducatif est également marqué justement par cette insuffisance de ressources. Vous n’avez qu’à voir au niveau du taux de scolarisation dans nos pays. Si ce taux est faible dès le départ, cela se répercute au niveau de l’enseignement supérieur et au niveau de la capacité scientifique. Mais au Sénégal, où l’Académie est en train de mettre au point un programme d’enseignement des sciences, du préscolaire au supérieur, nous espérons pouvoir avoir une masse critique beaucoup plus importante de chercheurs et de scientifiques à court terme. Pour cela, il y a lieu de renforcer le capital humain, par la formation et l’Académie a, ici aussi, un programme inscrit dans la politique du gouvernement sénégalais, pour développer l’enseignement des sciences au Sénégal.

En tant que président de l’Académie nationale des Sciences et Techniques du Sénégal, quels conseils donneriez-vous aux hommes politiques africains pour qu’ils se convainquent effectivement de l’utilité d’écouter les scientifiques dans les processus décisionnels ?

Ce n’est pas toujours facile et ce n’est pas parce que les gouvernants ne sont pas convaincus. C’est parce que, très souvent, ce sont les moyens qui ne suivent pas. Sinon, vous avez quand même dans les attelages gouvernementaux un grand nombre de scientifiques.

Il faut dire que le Sénégal est un cas à part…

Certes, mais si vous voulez, de manière générale, l’élément essentiel, c’est malheureusement la déficience de ressources.

Justement, en situation de ressources insuffisantes, les regards se tournent vers le partage. Ceci m’amène à évoquer la question de la coopération scientifique entre pays du Sud. Lorsqu’il y a déficit de ressources, la meilleure option ne devrait-elle pas être de faire preuve de solidarité…

Il y a, au plan international, plusieurs instruments opérants de coopération entre pays du Sud…

Parlons du cas concret du Sénégal. Dans quelle mesure faites-vous montre de cette solidarité avec les autres pays africains, en matière d’organisation, de conseil, d’assistance et d’expertise ?

Notre académie a signé des accords de coopération avec beaucoup d’académies, dont l’Académie sud-africaine, l’Académie du Maroc, l’Académie du Soudan, pour pouvoir bénéficier des compétences de ces institutions. Et il se trouve également que notre académie a aidé beaucoup de pays francophones – au moins 4 ou 5 – à mettre sur pied leurs propres académies des sciences.

Et surtout, ce que nous faisons, c’est que pratiquement tous les ans, nous organisons des rencontres internationales, où nous invitons la communauté scientifique africaine à venir partager son expérience. Bien évidemment, nous faisons venir également des compétences du Nord. Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est de faire en sorte que les compétences du Sud puissent se retrouver, échanger des expériences, travailler ensemble, se connaître déjà et élaborer des projets communs. Actuellement, nous sommes en train de préparer un forum sur mathématiques et développement, où nous allons compter sur une participation des Africains. Nous ne sommes pas et ne pouvons pas nous permettre d’être un cercle fermé. Nous essayons de nous ouvrir et nous faisons en sorte de pouvoir également nous élargir au niveau européen, au niveau américain, mais aussi au niveau asiatique.

Il y a un énorme fossé, en matière scientifique, entre les deux principaux blocs linguistiques du continent : le monde anglophone et le monde francophone. Comment expliquez-vous cela ?

Quelquefois, les anglophones sont beaucoup plus pragmatiques…

La faute à l’ancien colonisateur ?

Je ne sais pas. En tous cas, ce qui est certain et qu’on a remarqué, c’est que très souvent, les anglophones sont beaucoup plus pratiques et pragmatiques que les francophones. Les francophones font beaucoup de théorie.

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