Leurs faiblesses ont entrainé le pays dans la crise. Leur incapacité à faire face aux menaces multiples qui planent sur le Mali nous maintient dans une situation encore critique de nos jours. Les forces armées et de sécurité sont les baromètres de la situation de notre pays. Causes ou conséquences de la crise malienne, le sort du pays est intimement lié au leur ! L’avènement du multipartisme a été accompagné par un désintérêt croissant des autorités à l’égard des forces armées et de sécurité. Il s’en est suivi une longue période de désinvestissement, de démantèlement des moyens matériels, du recul de la formation, de gel des recrutements…Les mauvaises pratiques de gouvernance, la grande faiblesse en matière de réflexion stratégique et d’appréciation de l’évolution des menaces ont maintenu notre outil de défense et notre appareil sécuritaire dans une léthargie assassine. Le réveil fut brutal en 2012 malgré les coups de semonce de 2006. La résultante de la situation difficile vécue par nos forces est une agrégation de faiblesses qui nous empêchent de faire face à des menaces autrement plus sérieuses que celles que nous avons eues à gérer par le passé. Cela dans un contexte de sortie de crise où nous devons mener à bien un processus d’intégration de combattants rebelles, conduire la restructuration des forces avec la mise en œuvre de la loi de programmation militaire et celle de la sécurité tout en faisant face aux actions terroristes et autres harcèlements violents. La présence de troupes étrangères sur notre sol ainsi que l’environnement régional porteur de menaces constituent aussi des particularités à intégrer dans nos dispositifs de défense et de sécurité.

general salif traore ministre securite protection civile

L’équation du renforcement des forces armées et de défense comporte clairement plusieurs inconnues. Il nous faut pourtant la résoudre si nous voulons remettre, à moyen terme, le Mali débout. Pour ce faire, nos autorités doivent gérer au mieux plusieurs chantiers, après avoir établi quelques préalables impératifs à rappeler.

Comme action préalable prioritaire, nous devons configurer l’Etat et réunir le pays autour de la défense et de la sécurité. La défense et la sécurité doivent être les pierres angulaires de l’action publique au Mali, au moins dans les six à dix prochaines années à venir. Le postulat de base de ce chantier est de réunir désormais la défense et la sécurité dans le même spectre d’action. Nos armées ont été montées pour faire face à des agressions extérieures, du fait d’armées conventionnelles, d’où d’ailleurs le nom de « défense ». Les problèmes de sécurité intérieure relevant des forces de police et de gendarmerie ainsi que d’autres forces. Or, depuis quelques années, l’armée mène essentiellement des opérations de sécurité intérieure, certes très intenses et très violentes. Les sources d’attaques ne sont pas des armées mais des groupes mobiles aguerris et équipés de manière adéquate, cela sera le cas au moins pendant la décennie à venir, il faut donc décloisonner la défense et la sécurité et les inclure dans une stratégie commune avec un dispositif institutionnel commun.

La sécurité conditionne le déploiement et le fonctionnement de l’Etat et constitue un préalable aux activités humaines. L’installation de l’Etat sur le territoire, la présence de l’administration, le retour des réfugiés, les investissements pour le développement, la confiance en le pays et en ses perspectives sont tous liés à un environnement de sécurité. La sécurité est cruciale pour l’avenir. Il faut donc faire d’elle la priorité absolue de l’action publique et de l’Etat. La situer comme un objectif global permanent et donner un rôle à chacun dans cette perspective. Nous devons mobiliser toutes les composantes de la nation et chacun doit œuvrer dans ce sens. Il nous est indispensable de rendre permanent l’état d’urgence avec des mesures appropriées pour protéger les citoyens. Les troupes doivent être mises en alerte partout sur le territoire quel que soit le coût de cette mesure. Des patrouilles mobilisant toutes nos forces sont à conduire partout et partout, nos forces doivent être en mouvement.

Les pays qui font face à des crises sécuritaires importantes accordent une proportion significative de leur richesse nationale à la défense et à la sécurité. Celle-ci se situe en moyenne autour de 4% du PIB. Au Mali, cela reviendra à allouer environ 400 milliards de FCFA chaque année à notre outil de défense et de sécurité contre environ 300 milliards au titre de 2017 en tenant compte de la prise en compte des mesures prévues dans la Loi d’orientation et de programmation militaire (LOPM). Avec cette allocation idéale, le Mali sera en mesure de mettre en œuvre la LOPM d’ici 2021 – 2022, d’y greffer les mesures prévues par la future loi de programmation de la sécurité, récemment adoptée en Conseil des Ministres et d’anticiper sur une seconde loi de programmation à partir de 2023 incluant les deux secteurs. Nous devons nous orienter dans cette direction si on veut voir de nouveau un outil de défense et de sécurité en mesure d’atteindre ses objectifs.

Le second axe préalable de redressement de notre dispositif de sécurité et de défense concerne le cadre institutionnel à renforcer pour mener ces changements. Ce cadre passera nécessairement par la forte implication du Chef de l’Etat, chef suprême des armées et point cardinal du dispositif étatique. Comme cela est le cas dans certains pays confrontés à ces défis, il est souhaitable que le Chef de l’Etat cumule ses responsabilités avec les fonctions de Ministre de la Défense et de la Sécurité en nommant un Ministère délégué pour chacun de ses départements en attendant de pouvoir les fusionner à moyen terme après la restructuration des services concernés.

Le Chef de l’Etat doit réunir le Conseil de défense et de sécurité à un rythme hebdomadaire pour passer en revue l’ensemble de la situation du pays et identifier les sources de menace pour les traiter de manière adéquate. Un point particulier est à accorder au renseignement en faisant participer les différents services de ce domaine (renseignements généraux de la police, renseignements de la gendarmerie, sécurité militaire et sécurité d’Etat) et en les amenant à travailler ensemble. Nous devons faire de l’anticipation et de la veille des éléments majeurs de nos stratégies de défense et de sécurité. En impulsant depuis le sommet ces fonctions, on leur donnerait la place cruciale qu’elle mérite, au bénéfice de notre dispositif tout entier. Le Conseil de défense, par ses sessions hebdomadaires, maintiendra l’ensemble de nos hiérarchies militaires et sécuritaires en alerte, élément fondamental pour assurer la pro activité qui nous manque tant en ce moment.

Il faut envisager la création d’un conseil national de sécurité avec des acteurs du conseil de défense auxquels viendront s’ajouter les autres forces vives du pays (politiques, société civile, élus, services publics) qui se réunira une fois par trimestre pour faire le point et soutenir la mobilisation de tous sur les différents théâtres. Ce dispositif doit trouver son pendant dans chaque région, chaque cercle et chaque arrondissement, autour des représentants de l’Etat, pour que la nation dans sa diversité se mobilise sur les questions de sécurité.

Ces deux chantiers préalables introduiront idéalement les reformes à apporter au dispositif, en accompagnement des chantiers en cours de conduite. Ces réformes sont à cristalliser autour des ressources humaines d’abord et ensuite sur les questions de matériel, d’infrastructures et de procédures opérationnelles.

Les hommes constituent la clé de toute force. En la matière, nous avons malheureusement des déficits significatifs, au plan des effectifs mais aussi de la formation. Nous devons augmenter de manière conséquente nos effectifs. Le nombre doit sans doute aller au-delà des effectifs prévus dans le cadre de la LOPM, par les projections des services de sécurité ainsi que ceux prévus par les processus d’intégration. Ce chantier doit être conduit pour qu’on puisse disposer d’effectifs appropriés à l’horizon 2025, afin de pouvoir prendre efficacement le relais des troupes étrangères à leur départ. Dans cette perspective, nous devons améliorer le système de recrutement.

Il doit être étendu à l’ensemble de nos jeunes compatriotes et se déployer au plus près des zones rurales et sur l’ensemble du territoire. Les recruteurs doivent être intraitables sur l’aptitude physique des futurs soldats.

Nous devons accroître la formation en nous rapprochant au maximum de celle des commandos parachutistes pour toutes les troupes. Il convient d’allonger la durée de la formation et éviter ainsi de déployer des troupes non aguerries sur le terrain compte tenu de l’intensité de l’adversité.

Le second défi majeur de ce chantier est l’amélioration des conditions de rémunération des soldats et le confort de vie dans les casernes. Participe de cela une meilleure prise en charge des militaires blessés, handicapés ainsi que leur reconversion. Il en est également d’un soutien plus adéquat des familles de ceux qui perdent la vie. Ces questions paraissent secondaires mais elles sont cruciales pour le moral des troupes. Il nous faut tendre vers les standards des nations les plus évoluées en la matière en Afrique (Afrique du nord notamment). La priorité donnée à l’armée en la plaçant au cœur de l’Etat et du pays facilitera le dégagement des moyens nécessaires pour ce faire.

Toujours dans ce chantier relatif aux effectifs, il faut améliorer la force morale des troupes, accroître leur maitrise des questions de droits de l’homme, soutenir la bravoure des soldats et susciter en eux un esprit patriotique affirmé. Les forces de défense et de sécurité doivent être fortement soutenues par les populations. Elles doivent donc être protectrices des civils et non facteurs de brimades à leur égard. Elles doivent s’engager dans la voie d’une armée moderne, consciencieuse, profondément ancrée dans le tissu social et en harmonie avec le pays. La réputation de nos troupes est à améliorer. Plus que la communication, les actes sur le terrain conditionneront le succès de cette entreprise. La diversité des troupes, leur représentativité de toutes les composantes du pays peuvent susciter la sympathie des Maliens. Il faut donc gérer au mieux les processus d’intégration et la future des groupes armés. Il faut veiller à redéployer cette armée recomposée sur l’ensemble du territoire et éviter en même temps d’engager les militaires en majorité dans leur zone d’origine, ce qui enlèvera à l’armée sa vocation nationale et la détruira à terme.

Les chapitres de l’évaluation objective, de la promotion des éléments méritants et de la sanction des brebis galeuses à tous les niveaux, participent également de la reconstruction d’un outil de défense et de sécurité à hauteur de souhait. Il est impératif que les règles soient strictement respectés, et l’administration de sanctions rigoureuses et appropriées à toutes les situations de fautes, observée ! Les bavures, les exactions, les brimades des populations civiles, les vols, trafics…ne doivent plus être ni couverts ni tolérés.

En ce qui concerne la gestion des troupes, il faut préconiser une plus grande proximité entre la hiérarchie et les hommes. Sur l’ensemble de la chaine, la promotion des officiers doit être logique, la légitimité du commandement ne doit pas être douteuse. Il faut bannir la complaisance. La tolérance zéro doit être observée à l’égard de la hiérarchie dans l’allocation des moyens aux troupes et des sanctions dissuasives doivent être administrées à tout responsable convaincu de fraudes et autres indélicatesses en la matière. La reprise en main des troupes, la restauration de leur confiance aveugle en leurs chefs, gages d’un dispositif compacte et efficace, sont à ce prix.

Le second chantier majeur à conduire, dans le cadre de la mise en œuvre des mesures de redressement de nos outils de défense et de sécurité est celui des moyens opérationnels, des infrastructures et du management. Il convient au préalable de renforcer nos capacités en matière de réflexion stratégique et tactique, d’améliorer nos dispositifs d’analyse, de recoupements, de collecte et de traitement de grandes quantités d’informations permettant aux forces de se mouvoir dans un environnement dont les tenants et les aboutissants sont connus.

Il convient de renforcer l’Etat major pour travailler à la conception de doctrines adaptées d’engagement des forces, compte tenu du terrain et de son évolution. Dans cette perspective, il ne faut pas hésiter à convier toutes les ressources nationales disponibles.

Nous travaillerons ainsi à mieux définir et à fixer à nos forces des objectifs appropriés, à leur indiquer les voies et moyens pour rester constamment à la manœuvre et toujours prendre l’initiative et, dans cette veine, les inciter à une meilleure collaboration avec la société civile partout sur le territoire. Il s’agit d’améliorer l’intelligence de notre dispositif et contribuer à lui faire changer de rôle pour se muer dans la peau du chasseur plutôt que du gibier ! Dans cette perspective, il sera indispensable d’utiliser plus, et mieux, de moyens d’observations et de renseignement humain et d’en faire une donne permanente de nos dispositifs de défense et de sécurité. Par exemple, nous avons à faire des efforts pour équiper nos bataillons d’au moins de drones d’observation qu’il est aujourd’hui possible d’acquérir à des conditions abordables et sécurisées.

Au chapitre du matériel, il faut veiller à disposer de moyens adaptés aux ennemis à combattre et qui soient en phase avec le terrain et son évolution. Nous devons travailler à maintenir une chaine logistique sécurisée avec comme point cardinal l’approvisionnement des soldats en armes et munitions dans un système continu et sans rupture. Le vecteur aérien doit être disponible de manière progressive pour que tous les objectifs fixés dans la LOPM soient atteints en 2020. Sur notre territoire, les moyens d’observation et d’appui aérien font souvent la différence et rassurent les troupes au sol.

Sur ce chantier, il ne faut pas négliger la question du renforcement significatif du génie qui doit avoir des capacités opérationnelles dans chacune de nos régions militaires afin de préparer et fortifier nos positions. Ce service crucial pour les opérations doit être en capacité d’engager toutes autres activités opérationnelles dans chacun des théâtres.

Pour soutenir la réalisation d’efforts importants dans les domaines cités précédemment, il convient de simplifier les procédures d’achat, renforcer les aptitudes du personnel administratif et financier pour améliorer de manière significative nos capacités d’absorption des importantes quantités de ressources affectées au secteur. Ce qui devrait accélérer le processus d’acquisition et la livraison des équipements, matériels et infrastructures. On pourra compenser cela par le renforcement des contrôles à postériori. Le personnel aguerri s’inscrira dans une démarche de planification rigoureuse vers la mise en œuvre des acquisitions dans un temps idéal. La hiérarchie saura fixer des délais à respecter, et qui seront suivis de manière scrupuleuse par les départements et le conseil de défense. Le tout pour accélérer les processus et contribuer à mettre les hommes dans les meilleures conditions de travail sur le terrain.

Le dispositif de défense et de sécurité est ainsi un ensemble dont chaque rouage doit agir de manière harmonieuse avec les autres. Du soldat au citoyen en passant par les équipes de soutien ou la hiérarchie politique et militaire, chaque chainon du dispositif doit remplir sa part du travail avec une conscience aigüe de ses responsabilités pour que nos forces soient enfin à la hauteur des défis auxquels nous faisons face. Pour avoir oublié ces exigences, nous avons frôlé la catastrophe. Nous ne pouvons plus nous permettre de côtoyer de nouveau le précipice !

Moussa MARA www.moussamara.com

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Leurs faiblesses ont entrainé le pays dans la crise. Leur incapacité à faire face aux menaces multiples qui planent sur le Mali nous maintient dans une situation encore critique de nos jours. Les forces armées et de sécurité sont les baromètres de la situation de notre pays. Causes ou...