Après des expériences en musique populaire, Rokia Traoré semble avoir trouvé son chemin avec l’écriture de contes et 
récits, d’histoires et d’œuvres dramatiques agrémentés de la musique. Une démarche artistique novatrice

«Un artiste, c’est la recherche permanente de la perfection», dit-on dans les écoles d’art du monde entier. Cette assertion s’applique parfaitement à Rokia Traoré, révélée au public malien en 1996 avec la sortie de sa première œuvre «Nyèji sousa finini» ou le «mouchoir pour sécher les larmes». Cet album était déjà le symbole de l’ambition d’une jeune artiste à la recherche d’une voie atypique pour exprimer sa passion et sa vision de la musique. Et ce coup d’essai a retenu l’attention par des morceaux hybrides, donc inédits.
Un quart de siècle plus tard, l’artiste a un répertoire riche de cinq albums. Il s’agit de Mouneïssa en 1998, Wanita en 2000, Bowboï en 2003, Tchamantchè en 2008 et Beautiful Africa en 2013. Elle a même décroché un «Disque d’Or» avec Bowboï dont plus de 100.000 exemplaires ont été vendus une semaine après sa sortie en 2007.
Tout comme Rokia Traoré est aussi lauréate d’une «Victoire» de la musique, catégorie musique du monde.
Rokia Traoré est issue d’une famille dont le père fut musicien d’orchestre, enseignant et diplomate. Reconnue de nos jours comme l’une des grandes ambassadrices de la riche culture de notre pays, elle s’est produite sur presque toutes les grandes scènes du monde. Elle s’est ainsi vue dérouler le tapis rouge par le Central Park de New York, le théâtre Bolchoï de Moscou (Russie), le Festival de théâtre d’Avignon, le célèbre Opéra de Sydney en Australie. Ses représentations musicales, ses contes, ses spectacles, ses œuvres dramatiques ont émerveillé les publics connaisseurs de ces hauts lieux des arts et de la culture à travers le monde.
Rien d’étonnant alors qu’elle soit la première Africaine, membre du jury de la 68e édition Festival de cinéma de Cannes (France) en 2015. Et pour la Rossignole du Bélédougou (d’où est originaire son père), cette participation était une «une opportunité de comprendre un peu mieux, et de l’intérieur, ce qui se passe ou ne se passe pas pour le film africain… C’est une belle occasion de m’imprégner plus dans un domaine artistique qui m’intéresse fortement».

Un choix authentique pour éviter la routine
Mais, depuis environ une dizaine d’années, notre auteure-compositrice-interprète-arrangeuse-instrumentiste ne se contente plus du cycle classique de la musique, c’est-à-dire la composition de morceaux, la production et la promotion d’album. Une routine dans laquelle elle n’a pas voulu s’enfermer. «Cela ne m’intéresse plus de faire tous les deux ans un album et aller de festivals en concerts pour faire sa promotion», confie celle qui préfère garder sa liberté de création en travaillant sur des projets qui lui tiennent à cœur et lui permettant d’aller au bout de ses forces. Pour Rokia, il ne s’agit pas forcément d’inventer la roue, mais surtout relever des défis en s’ouvrant à des expériences de création dans tous les genres artistiques possibles.
En 2012, elle s’était présentée au Festival sur le Niger de Ségou avec un groupe composé de trois instrumentistes traditionnels. Rokia Traoré a ainsi présenté un répertoire d’une dizaine de reprises des chansons des grandes cantatrices comme Bako Dagnon, Siramory Diabaté, Tata Bambo et du Super Biton de Ségou. Deux interprétations de Bob Marley faisaient également partie de sa prestation de ce jour pour faire revivre ces grands classiques de la chanson malienne. A cette époque, la talentueuse artiste était sur un vaste programme de reprises de vieilles chansons aussi bien en Afrique, en Amérique qu’en Europe. Cela n’était point un exercice pédagogique, mais plus tôt une sorte de réhabilitation du patrimoine musical. Et cela d’autant plus que, expliquait-elle à l’époque, beaucoup de structures de conservation se sont rendu compte assez tardivement qu’il fallait changer de support de conservation des œuvres musicales. L’arrivée du numérique a surtout rendu obsolète les supports matériels traditionnels qu’elles utilisaient. Ce fut donc un grand travail de récupération et même parfois de course contre la montre pour sauver ces œuvres. Ce qui n’est pas sans conséquence.
Ce travail «technique», qui n’était donc pas une voie artistique délibérée, s’est imposé à elle pendant quelques années. Puis, elle a enchaîné avec son rêve de longue date : écrire et conter des pans de l’histoire de notre pays. Elle avoue avoir été très tôt touchée par l’histoire du Mali. Ayant effectué une partie de son enfance à l’étranger, au contact d’autres civilisations, elle a donc appris à relativiser beaucoup d’aspects de notre passé tels que racontés par nos traditionnalistes.

A l’école de Bako Dagnon
Entre temps, elle avait l’occasion de participer à de nombreuses expériences d’Opéra, de cinéma, de théâtre et de danse qui lui ont permis de composer, d’arranger la musique ou tout simplement de donner de la voix. Comme ce fut le cas du célèbre film d’animation sur le continent africain : «Kirikou et Karaba la sorcière» de Michel Ocelot. Ainsi que l’Opéra Waati, créé il y a seulement quatre ans en Amérique du nord.
Très tôt, Rokia a donc commencé à prendre des notes des récits de l’histoire du Mandé avec les griots. Souvent, elle utilisait même un dictaphone pour enregistrer les récits de nombreux griots du Mali. A ce jeu, c’est la regrettée Bako Dagnon qui lui a été d’un grand secours avant son décès le 7 juillet 2015 à Bamako. «Elle acceptait de discuter avec moi des heures et des heures durant», se souvient Rokia Traoré. Preuve de sa conviction que les griots doivent obligatoirement transmettre les informations dont ils disposent sur l’histoire du Mali.
De ces échanges, est issu le spectacle «Dream Mandé Djata». C’est un texte qui raconte de manière magistrale l’histoire de Soundiata Kéita, roi du Mandé de 1235 à 1255. C’est le récit de sa vie et de celui de son père Naré Magan Djata transmis pendant des siècles par la seule voix des griots mandingues.
Un chef d’œuvre avec la voix de Rokia Traoré qui berce le spectateur, le captive et l’emmène sur les traces d’une femme frappée par une malédiction d’un mauvais génie de la forêt ; d’un buffle qui sème la terreur ; d’une princesse bossue et d’un enfant infirme qui deviendra un grand roi.
Au-delà de la légende, Soundiata Kéita, l’homme qui unifia les royaumes du Mandé et en fit l’un des empires les plus puissants d’Afrique, est une figure d’une modernité politique étonnante, bamada net surtout au regard de l’Occident de la même période, plongé dans l’obscurité du Moyen âge.
Soundiata Kéita et ses alliés mettent en place à la réunion de Kouroukan Fuga, la Charte du Mandé. Une Constitution, à nulle autre pareille à l’époque, qui énonce que tout le monde a droit à la vie ; abolie presque l’esclavage ; reconnaît des droits aux femmes ; instaure les corps de métiers et donne ainsi la possibilité à chacun de vivre du fruit de ses efforts. Elle instaure enfin le cousinage à plaisanterie ou «Sinancounya» qui a longtemps été l’un des socles de la cohésion sociale et du vivre ensemble dans la société malienne.
Ce spectacle de conte a été coproduit par le Festival de théâtre d’Avignon, l’un des plus grands festivals de théâtre au monde. C’est ainsi qu’à l’édition de 2017, «Dream Mandé Diata» a obtenu six dates dans la programmation officielle. La version anglaise de cette œuvre existe également car Rokia a eu l’occasion de la déclamée dans des pays comme l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les USA, le Portugal, et même l’Australie. Dans ce bout du monde, elle a présenté l’été dernier en 15 dates dans plusieurs villes différentes ses trois spectacles que sont «Dream Mandé Diata» ; «Dream Mandé Roots» et «Dream Mandé Bamanan Djourou».
Ces deux autres spectacles cités constituent la suite logique du travail de création et de recherche de l’artiste. Le livre de ce texte, qui paraitra bientôt en librairie, sera suivi d’un film que Rokia Traoré veut mettre à la disposition du public avant la fin de l’année.
D’autres salles à travers l’Amérique du nord et du sud, l’Europe et même l’Océanie sont déjà sur les rangs. «Dream Mandé Diata» est ainsi programmé pour la première fois à l’Opéra de Paris pour la première semaine du mois de janvier 2020.

De nouvelles surprises à l’horizon
Deux autres grosses productions sont en chantier. D’abord, «il était une fois une rose de fer», un spectacle total avec chant, musique, danse, drame, et projection vidéo. Une œuvre (pièce) pour rendre hommage à la grande cantatrice et révolutionnaire d’Afrique du Sud, Zenzile Makeba Qgwashu dite Miriam Makeba. Cette création est une commande spéciale d’une grande salle parisienne.
Avec le Burkinabé Serge Aimé Coulibaly, Rokia Traoré travaille également sur un projet de l’orchestre philarmonique de Paris. Il s’agit en réalité d’une pièce de théâtre-danse intitulée «Kirina». C’est un concept autour du Mandé Foli.
L’Opéra d’Aix-en-Province, enfin, coproduit avec le théâtre Bolchoï (Russie) une pièce d’opéra nommée «Didon et Ainée». Pour ce projet, Rokia Traoré travaille avec le metteur en scène ivoiro-français Moïse Touré. A la fois, la Malienne écrit le texte et tient un rôle dans l’œuvre.
C’est dire que l’agenda 2020-2021 de la grande artiste malienne, très inspirée créatrice de spectacles, est déjà bien rempli !

UNE PASSERELLE ATYPIQUE POUR LA PROMOTION DES STARS ET DES TALENTS EN HERBE

Noble initiative de Rokia Traoré, l’Espace culturel Passerelle (ECP) de Missabougou (commune VI du District de Bamako) comprend une scène, une salle de spectacle, un restaurant, un café, des chambres d’hôte, une piscine et bien sûr du matériel de son et lumière de haute qualité. Créé par la jeune artiste dans la suite logique de sa Fondation Passerelle, dont l’objectif est la formation et l’accompagnement des jeunes artistes dans tous les domaines, l’ECP devient ainsi le bras technique de cette dernière.
L’ECP est un espace culturel divisé en trois compartiments distincts. On a ainsi le Petit théâtre dénommé «Blues Faso» doté de 150 places assises. Il y a ensuite Le Jardin «Kodon» qui est un espace modulable avec piscine. Il peut accueillir jusqu’à 1 600 personnes.
Et, enfin, le studio «Zani Diabaté» ou «Studio Z», en hommage au fondateur du Super Diata Band, un orchestre célèbre des années 1970 de Bamako-Niaréla qui a repris presque toutes les grandes chansons du terroir en leur apportant une touche moderne. Le studio Z est doté d’une scène de 200 m2. et avec la possibilité de l’ouvrir sur la rue pour des shows en plein air.
L’ECP fut officiellement inauguré en 2016 par la ministre de la Culture, Mme N’Diaye Ramatoulaye Diallo. Des artistes (musiciens, danseurs…) s’y produisent presque tous les week-ends.
De 2012 à nos jours, l’ECP a été construit étape par étape. Pour la présidente de la Fondation Passerelle, la célèbre chanteuse Rokia Traoré, cet espace est dédié à la promotion de la musique et de tous les arts en général. Il est ouvert à l’ensemble des jeunes maliens qui souhaitent soit montrer des œuvres, soit se former.
L’ECP emploie actuellement 20 à 25 personnes, selon les périodes, dont quinze agents permanents. La formation est de rigueur, car il faut faire en sorte que ceux qui passent par là soient au top pour être une référence faisant la réputation de l’Espace. C’est pourquoi, la Fondation a mis en place des normes de formation à l’Occidentale, permettant ainsi aux anciens pensionnaires d’être reconnus partout.
Pour le moment, le projet n’a pas atteint sa vitesse de croisière. Et, selon l’initiatrice, le modèle économique n’est pas encore fixé !

Source: L’Essor- Mali

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