Les autorités françaises ont annoncé, le mois dernier, la mort d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, fondateur et chef de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Chercheurs à Crisis Group, Ibrahim Yahaya Ibrahim et Jean-Hervé Jezequel expliquent comment sa disparition pourrait ouvrir un espace propice au dialogue entre certains commandants locaux de l’EIGS et les gouvernements sahéliens.

Les autorités françaises ont annoncé, le mois dernier, la mort d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, fondateur et chef de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Chercheurs à Crisis Group, Ibrahim Yahaya Ibrahim et Jean-Hervé Jezequel expliquent comment sa disparition pourrait ouvrir un espace propice au dialogue entre certains commandants locaux de l’EIGS et les gouvernements sahéliens.

(…) Selon la version des faits présentée par la France, Abou Walid a été tué par une frappe de drone effectuée lors d’une opération menée conjointement, le 17 août 2021, par les forces françaises et maliennes au cœur d’un sanctuaire de l’EIGS, dans la forêt de Dangarous, située au sud-est de Gao, à proximité de la frontière avec le Niger. Sa mort n’a été officiellement annoncée que le 16 septembre par les autorités françaises, qui ont justifié ce délai par la nécessité de confirmer son décès. Par ailleurs, dans sa lettre hebdomadaire Al-Naba parue le 14 octobre 2021, l’EI a publié une interview de Abou Walid, dans laquelle le groupe jihadiste demande à ce « qu’il soit accepté en martyr par Dieu », une formule qui reconnait indirectement son décès.

Les répercussions de la mort d’Abou Walid sur l’EIGS

L’EIGS traverse une période difficile. La disparition d’Abou Walid vient couronner la forte pression exercée sur ce groupe depuis plus d’un an par la coalition des forces anti-jihadistes au Sahel. En janvier 2020, les chefs d’Etat des pays membres du G5 Sahel et le président français Emmanuel Macron réunis à Pau, en France, avaient désigné l’EIGS comme l’ennemi prioritaire et décidé d’intensifier leurs opérations contre ce groupe. Par la suite, plusieurs actions militaires des forces françaises, souvent menées conjointement avec les forces nationales, ont permis de tuer ou capturer un nombre important de ses membres, dont plusieurs hauts cadres, sahéliens et sahraouis. Parallèlement, l’EIGS affronte depuis 2019 un autre groupe jihadiste rival, le Jama’at Nusratul Islam wal Muslimin (JNIM), une coalition de groupes jihadistes affiliés à al-Qaeda. Les tentatives de l’EIGS d’empiéter sur les bastions du JNIM au nord et au centre du Mali ont exacerbé une rupture idéologique de plus en plus affirmée et créé la discorde entre les deux mouvements. Ce conflit a également contribué à l’affaiblissement de l’EIGS.

Rien ne garantit cependant qu’avec le décès d’Abou Walid, cet affaiblissement se poursuivra et que la violence qu’il a propagée diminuera. A court terme, son élimination pourrait certes désorganiser le groupe, provoquer des divisions internes et l’affaiblir. Mais, à plus long terme, sa mort pourrait aussi susciter un désir de vengeance auprès de ses combattants et conduire à une intensification de la violence. Dans un rapport de mai 2021, Crisis Group estimait déjà que les violences massives commises par l’EIGS contre les civils étaient en partie liées à l’affaiblissement relatif de l’organisation, qui avait redoublé de brutalité afin de garder la mainmise sur ses bastions. La mort d’Abou Walid pourrait renforcer cette tendance à la violence. 

Par ailleurs, l’histoire récente des groupes jihadistes au Sahel montre que l’élimination de leur chef est souvent – même si cela n’est pas systématique – suivie de l’émergence de chefs plus radicaux. Abou Walid lui-même se serait affirmé en tant que chef après la mort d’Ahmed al-Tilemsi, un Malien dirigeant ou finançant les opérations d’al-Mourabitoun dans la région et tué dans une opération française en décembre 2014. Cette succession a été l’une des principales raisons de la scission opérée en 2015 au sein d’al-Mourabitoun qui a conduit à l’adhésion d’une partie des membres de ce groupe aux thèses et aux méthodes très radicales de l’EI.

Qui succèdera à Abou Walid ?

Il est difficile de prévoir qui remplacera Abou Walid à la tête de l’EIGS. La nomination d’un nouveau dirigeant originaire du Sahel représente pourtant le scénario le plus probable pour deux raisons. D’abord, cette tendance a été récemment observée à la suite de la mort du numéro deux de l’EIGS, Abdelhakim al-Sahraoui, qui serait décédé des suites d’une maladie en mai 2021 et aurait été remplacé par Sadou Idrissa Tamboura, un Burkinabè originaire de la province du Soum. Ensuite, si l’on prête attention à ce qui se passe dans la branche voisine de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest, qui opère dans la zone du lac Tchad et auquel l’EIGS est en théorie rattaché – même si les liens opérationnels semblent jusqu’ici ténus – on constate qu’elle nomme systématiquement des locaux aux postes de commandement.

La nomination d’un étranger à la région sahélienne pour remplacer Abou Walid ne peut cependant pas être complètement exclue. Des rumeurs crédibles mais non confirmées font d’ores et déjà état de l’envoi de deux émissaires de la section centrale de l’EI dans la région, qui pourraient être là pour faciliter la succession ou prendre eux-mêmes la tête du mouvement. Si c’est avéré, cela confirmerait que le commandement central de l’Etat islamique entend influencer cette succession, voire imposer le dirigeant qui lui convient le mieux.

En réalité, la question de l’origine du successeur d’Abou Walid aura sans doute des conséquences sur la cohérence du groupe et sur la manière dont le mouvement est perçu localement, mais elle devrait assez peu affecter la stratégie d’ensemble de l’EIGS et notamment sa faible appétence voire son refus de dialoguer avec les Etats. Par ailleurs, des idéologues de l’EI ont ouvertement rejeté toute idée de dialogue avec les dirigeants sahéliens qu’ils considèrent comme des infidèles. Dans un entretien donné en mai 2020 à Al-Naba, l’un des principaux organes de communication de l’EI, l’Iraquien Hamza al-Qurashi, porte-parole du mouvement, estimait qu’en Afrique de l’Ouest les « apostats d’al-Qaeda se substituaient » aux forces internationales « pour combattre les soldats du califat en acceptant des négociations avec des tyrans infidèles ». De plus, la dernière interview d’Abou Walid publiée par Al-Naba en Octobre 2021 dénonce elle aussi avec véhémence al-Qaeda pour son dialogue avec les états régionaux, et son engagement à ne pas attaquer des états comme l’Algérie et la Mauritanie notamment.

La mort d’Abou Walid, une occasion de dialogue ?

La mort d’Abou Walid ne va certes pas changer la position de l’EIGS sur le dialogue mais elle pourrait faire évoluer certains des individus qui commandent ses unités sur le terrain. Il y a là une fenêtre d’opportunité que les autorités sahéliennes devraient saisir avant qu’elle ne se referme. Qu’il soit autochtone ou étranger, le prochain dirigeant de l’EIGS aura au départ moins d’emprise sur le mouvement qu’Abou Walid. En dix ans de présence dans la région, ce dernier avait réussi à asseoir son emprise sur les commandants locaux et à tisser des liens forts avec certaines communautés frontalières. Un nouveau dirigeant mettra sans doute du temps avant de retrouver une telle influence et une implantation aussi profonde. Cela ouvre provisoirement des possibilités pour des commandants locaux qui pourraient avoir intérêt à négocier avec l’Etat mais que l’intransigeance d’Abou Walid et d’autres dirigeants étrangers retenaient jusqu’ici de s’engager sur cette voie.

Ces commandants locaux sont d’abord poussés dans la direction du dialogue par les communautés dont ils sont eux-mêmes issus et qui subissent de plein fouet les répercussions du conflit entre l’Etat et les jihadistes. Ensuite, contrairement aux dirigeants étrangers qui paraissent enfermés dans le jihad sans autre voie de sortie que la victoire, la mort ou la reddition, les commandant locaux peuvent envisager des solutions alternatives. Même si les négociations s’annoncent difficiles, les commandants locaux pourraient chercher des amnisties voire des processus de réintégration socioprofessionnelle pour eux et leurs combattants.

Cela ne signifie pas pour autant que la seule chose qui retenait les commandants sahéliens de l’EIGS d’engager le dialogue était l’opposition forcenée de leurs chefs étrangers. Il sera ainsi difficile d’amener au dialogue les commandants responsables de massacres de masse contre des civils ou ceux qui ont organisé l’attaque de Tongo Tongo au Niger en 2017, au cours de laquelle quatre soldats américains et cinq soldats nigériens ont été tués. Ceux-là sont moins susceptibles de bénéficier d’amnistie. Un accord avec l’Etat risquerait même de se faire à leur dépens et ils pourraient se voir emprisonnés ou déportés vers des pays qui les recherchent. Ils auraient alors intérêt à s’opposer au dialogue avec l’Etat et à décourager leurs compagnons de s’y engager. En outre, certains commandants, après de nombreuses années passées dans le giron de l’EIGS, sont désormais des jusqu’au-boutistes que des compromis locaux ne suffiront pas à convaincre de déposer les armes. 

Du côté des autorités sahéliennes, la mort d’Abou Walid lève provisoirement l’un des principaux obstacles à la tenue d’un dialogue avec les jihadistes. Jusque-là, les autorités du Mali, du Niger et du Burkina Faso se sont unies dans un même refus de dialoguer avec les chefs sahraouis, donc étrangers, de l’EIGS. En mars 2021, le président nigérien Mohamed Bazoum, qui en 2016-2017 avait exploré un temps mais sans résultat l’option du dialogue avec des combattant jihadistes, a ainsi réaffirmé la position de son pays : « On ne peut pas discuter avec des gens qui ne sont pas nigériens. Et comme il n’y a pas de Nigériens avec qui discuter, la question ne se pose pas pour nous ».

Pour ces dirigeants sahéliens, les chefs de l’EIGS sont des criminels étrangers venus semer la terreur chez eux et avec lesquels on ne peut tout simplement pas trouver de terrain d’entente. Ils ne considèrent pas que les chefs étrangers de l’EIGS soient des interlocuteurs légitimes pour faire face aux difficultés locales qui favorisent les insurrections, comme la gouvernance dans les zones rurales, la marginalisation économique ou les tensions intercommunautaires. L’influence des chefs étrangers tend d’ailleurs à reléguer au second plan les dimensions locales de l’insurrection jihadiste en faveur d’une posture plus idéologique, notamment concernant l’application de la Charia, avec laquelle les autorités sahéliennes ont du mal à envisager des compromis.

Les gouvernements du Sahel central pourraient envoyer des signaux forts pour tendre la main à des interlocuteurs locaux au sein de l’EIGS et les convaincre qu’ils auraient plus de marge de manœuvre en se rapprochant de l’Etat qu’en restant dans un mouvement affaibli et enfermé dans une guerre sans fin. Dans un premier temps, les dirigeants du Sahel pourraient intensifier de façon discrète les contacts avec les commandants jihadistes locaux, puis exprimer publiquement leur position en faveur du dialogue. Cela aiderait à convaincre des jihadistes méfiants et qui doutent du sérieux de l’offre de l’Etat.

En particulier, le gouvernement du Niger, pays actuellement le plus affecté par l’EIGS et dont les dirigeants ont tenté par le passé d’établir des contacts avec des membres de ce groupe, pourrait faire des propositions concrètes pouvant intéresser au moins une partie des commandants locaux de l’EIGS. Comme Crisis Group l’a souligné dans ses publications, un des maux qui expliquent la crise actuelle est le manque de représentation politique des communautés frontalières dont sont issus un grand nombre d’insurgés – en particulier les communautés peul de la frontière Mali-Niger qui se sentent marginalisées. Les responsables nigériens pourraient initier des programmes de développement en zones pastorales, améliorer l’accès à la santé, renforcer le recrutement des jeunes issus de ces communautés dans les forces de défense et de sécurité, voire évoquer une possible amnistie pour certains jihadistes.

Source: Mond Afrique

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