Maître de conférences (qualifié), chercheur-associé à l’université d’Aix-Marseille et co-auteur des ouvrages Jihâh au Sahel, Menaces, opération Barkhane, coopération régionale, Olivier Hanne revient sur le rôle de l’armée française au Sahel et les enjeux de l’opération Barkhane.

Lancée le 1er août 2014, l’Opération Barkhane compte quelques 3.500 soldats français déployés dans les principaux pays de la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso), appelés le G5-Sahel. L’objectif de cette opération : intervenir contre les attaques terroristes, traquer les terroristes et apporter un soutien aux populations. Dans la perspective de la prise en compte autonome de la lutte contre le terrorisme par les armées des pays partenaires, la force Barkhane met également en œuvre un véritable partenariat militaire opérationnel (PMO) afin de former les armées des pays du G5-Sahel. Depuis quelques semaines, certains articles de presse et analyses évoquent la responsabilité de la France et de son armée dans l’état chaotique du Mali et pointent du doigt, implicitement, une politique néocoloniale que mènerait la France dans cette sous-région du globe. Il faut donc revenir sur la situation sécuritaire dans la zone pour dresser un bilan objectif de la présence française.

État des lieux dans la Bande sahélo-saharienne

Depuis 2015, l’épicentre des violences au Mali a glissé du nord (Kidal, Tombouctou) vers le centre (Mopti) et même le sud-ouest (Djenné). L’espace touareg tend à se stabiliser grâce au dispositif Barkhane et l’efficacité des opérations coordonnées avec le G5-Sahel, malgré l’impossibilité pour les FAMas (Forces armées maliennes) de réinvestir la zone. En revanche, le centre et le sud du Mali connaissent une déstabilisation accrue liée au djihadisme (État islamique au Grand Sahara; Front de Libération du Macina) et aux violences interethniques, désormais ingérables, et qui débouchent sur une milicianisation communautaire. Dans les deux processus, l’ethnie peule est particulièrement stigmatisée.

Dans le contexte de la campagne électorale présidentielle, les tensions ont été grandissantes. Si le président IBK a suscité bien des espoirs en sortie de conflit, il y a cinq ans, ils ont vite été déçus ; on déplore sa non-gouvernance, un chômage endémique, des hôpitaux publics à l’abandon et une montée en flèche de la corruption. L’exaspération est générale et s’est clairement exprimée à l’occasion de manifestations violentes à Kéniéba où une préfecture et la résidence du préfet ont été incendiées, occasionnant la perte des cartes d’électeurs qui venaient d’y être acheminées. La violence contre les symboles de l’Etat apparaît comme une réponse aux injustices subies. La confiance populaire en l’Etat a été ébranlée avec la mise en cause de FAMas dans des massacres de Peuls à Nantaga et Koubaye, exactions qui sapent leur capacité à rétablir la stabilité dans le pays.

Le Niger, en dépit d’une institution étatique plus solide, est menacé lui aussi notamment du fait du nouveau foyer insurrectionnel à sa frontière avec le Mali, foyer indissociable du groupe terroriste Etat islamique dans le Grand Sahara. La région de Diffa est sous pression de Boko Haram, qui survit divisé (Shekau contre Barnawi). La zone d’Agadez reste instable (coupeurs de routes, trafics, bandits).

Les opérations militaires

La France continue ses opérations militaires dans le nord du Mali, avec la coopération du G5-Sahel et l’appui de la MINUSMA, la mission de l’ONU. Si les Pays-Bas ont décidé de se retirer de ce dispositif, en revanche, les premiers Casques bleus canadiens sont arrivés au Mali et l’armée de l’air belge est intervenue en renfort. De plus, les premiers éléments du détachement Chinook britannique sont arrivés.

En juin dernier a pris fin l’opération Ir Goka (« on arrive »). Elle s’est déployée sur plus de 600 km le long de la frontière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, avec l’objectif de marquer la présence accrue de la force conjointe auprès de la population, la rassurer quant à son engagement à garantir la protection contre les groupes armés terroristes et les groupes criminels organisés. Il s’agissait d’investir les lieux suspects, détruire des caches d’armes, etc. Cela a également consisté en une assistance directe aux personnes vulnérables : consultations médicales, soins de premier niveau, dons de vivres et de matériels scolaires…

L’action militaire progresse donc dans le Sahel, même si le centre du Mali est en cours de déstabilisation.

Entre idées reçues et réalités, voilà le vrai bilan récent de Barkhane et de l’action de la France

« La stabilité ne se gagnera pas seulement par l’action militaire. »
L’opération Barkhane n’est pas sans défauts, loin s’en faut [1]. La montée des tensions interethniques dans le centre du Mali montre que cette opération est insuffisante à garantir la stabilité, laquelle ne se gagne pas seulement par l’action militaire. Mais certaines critiques souvent entendues et répétées — à tort — méritent qu’on s’y attarde.

« Paris aurait distingué sur le terrain les groupes armés et les terroristes, alors que tous luttent contre le gouvernement malien. »
Si Paris a fait cette distinction c’est parce que le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, touareg) a renoncé en octobre 2012 à son alliance avec les groupes djihadistes et a accepté de négocier. Sans ce retournement, l’opération Serval aurait été beaucoup plus compliquée et meurtrière. Ce mouvement refuse toujours de rendre les armes au profit de Bamako, raison pour laquelle la pression internationale et celle de Barkhane doit aboutir à faire respecter l’accord d’Alger. On ne peut par la seule force briser la résistance du MNLA, qui est l’acteur politique majeur dans le Nord-Mali depuis trente ans.

« Paris a préféré soutenir les Touareg sécessionnistes plutôt que les Touaregs fidèles à Bamako, ceux de l’ethnie Imghad, fédérés autour du général Gamou. »
Pour gagner la paix, la France — et ses alliés, car elle n’agit pas seule — maintient les négociations avec les groupes qui participent aux accord de Ouagadougou (juin 2013) et d’Alger (juin 2015), tout en les frappant lorsqu’ils mènent des opérations militaires contre les FAMas [2]. Jamais Paris n’a évoqué l’idée d’une partition ou même d’une autonomie de l’Azawad. Quant au général Gamou, dès lors que ce dernier a été réintégré dans les FAMas la France a travaillé avec lui, mais le personnage joue régulièrement contre l’intégrité de l’État malien [3].

« Paris a laissé l’Algérie s’immiscer dans le processus de paix au profit des Touareg sécessionnistes. »
L’Algérie est l’une des clés de la pacification au Sahel ; on ne peut refuser sa présence, d’autant qu’Alger a apporté son soutien au Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), réunion des groupes touareg non djihadistes. Le Maroc est lui aussi intervenu au pire moment, en janvier 2014, lorsque les FAMas furent chassées de certaines villes du nord par le MNLA : le roi du Maroc invita le chef de ce groupe, Billal Ag Cherif, à prier avec lui à Marrakech. Les intrusions diplomatiques extérieures sont donc permanentes et la France n’a aucune prise sur elles. On ne règle pas une crise régionale par la volonté d’un seul pays…

« La France serait un acteur du chaos dans le centre du Mali. »
Ces tensions interethniques ont commencé dès 2015 : certaines populations peules ont adhéré à un mouvement ethnico-islamiste, mené par le Front de Libération du Macina (FLM) qui joue sur la stigmatisation des Peuls dans la zone et prétend restaurer la fierté peule, en s’inspirant du djihadisme. En 2016, les ethnies qui se sentent menacées se sont armées : Peuls et Touareg contre Subsahariens, Touareg entre eux, montée vers l’islamisme. L’année suivante, un phénomène de milicianisation a commencé à échapper au contrôle de l’armée et de Bamako. La France n’a aucune responsabilité dans ces récents développements : nos forces sont absentes du centre où agit essentiellement la MINUSMA pour garantir une certaine stabilité sociale. Les tensions ont pour facteurs principaux les questions de droit à la terre, de paturage des Peuls, d’islamisation subventionnée par le wahhabisme et de terrorisme organisé par le FLM.

Les subtilités de la diplomatie française

La diplomatie française est prise entre une multitude d’acteurs locaux (Bamako, Touareg, Imghad, Subsahariens, etc) et internationaux (ONU, Union européenne, Algérie, Maroc, etc…) qu’elle ne peut négliger si l’on veut construire une paix durable. Quant à l’armée elle-même, toutes ses opérations sont menées en partenariat avec le G5-Sahel et la Force conjointe ; ses objectifs sont militaires et non politiques. Il n’y a là aucun néo-colonialisme, aucune défense d’intérêts économiques privés, aucun machiavélisme…

[1] http://resmilitaris.net/ressources/10249/29/res_militaris_article_hanne_succes_et_limites_de_l_operation_barkhane.pdf

[2] Le 15 janvier 2015, vingt civils et sept Casques bleus sont tués à Tabankort. En réaction, un hélicoptère de la MINUSMA frappe le MNLA et tue six de ses membres.

[3] Son communiqué du 15 septembre 2016 montre que le GATIA mène des patrouilles en toute autonomie et organise sa diplomatie parallèle. Il en appelle toutefois lui aussi à respecter les accords d’Alger.

L’instabilité sahélienne en juin 2018

 

Source: aleteia

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Maître de conférences (qualifié), chercheur-associé à l’université d’Aix-Marseille et co-auteur des ouvrages Jihâh au Sahel, Menaces, opération Barkhane, coopération régionale, Olivier Hanne revient sur le rôle de l’armée française au Sahel et les enjeux de l’opération Barkhane. Lancée le 1er août 2014, l’Opération Barkhane compte quelques 3.500 soldats français déployés...