Les trois journées consacrées aux concertations nationales ont pris fin sur un constat de rupture. L’entente nationale souhaitée sur la Charte de la Transition a fait défaut, ce qui augure des lendemains peu calmes.

Il n’y a malheureusement pas eu de jonction astrologique entre le Cnsp et le M5-RFP. Certes, les deux structures ont d’évidentes raisons de vouloir partager la paternité de la victoire sur IBK et son régime, voire de se la partager, ont un temps cru pouvoir filer le parfait amour. Mais à l’épreuve du pouvoir, les divergences ont pris le pas sur la volonté de cheminer ensemble. Scénario qui n’était pas souhaité mais qui était bien redouté. Les journées des 10, 11 et 12 septembre ont ainsi consacré le divorce entre les deux camps. La douleur, on le comprend, est plus vive chez le M5-RFP qui se considère floué à juste raison. C’est lui qui a déclenché la lutte, le 05 juin 2020, avec une opiniâtreté qui lui a valu des martyrs, 23 et 150 blessés, selon le bilan le plus mis en avant. S’il ne s’était pas attaqué farouchement à la citadelle IBK, le pronunciamiento des colonels n’aurait certainement pas pu advenir, encore moins la naissance du Cnsp.

Une chose est sûre et certaine, dans la plupart des insurrections populaires enregistrées dans l’histoire, le dernier rôle revient toujours à l’armée, en tant que arbitre volontaire, involontaire  ou forcé carrément. Ce qui est arrivé au Mali le 18 août 2020 ne déroge pas à cette constance. Les militaires eux-mêmes ont vite reconnu, trois jours après  leur coup, le vendredi 21 août à la place du monument de l’indépendance, qu’ils n’avaient fait que parachever la lutte du M5-RFP et qu’ils n’entendaient pas s’éterniser au pouvoir, qu’ils le remettront au plus vite aux civils. De quoi rassurer les politiciens pour qui ces assurances données par les galonnés pouvaient être prises pour paroles d’Évangile.

Mais les choses ne se passeront pas ainsi. Au grand désappointement du M5-RFP, les colonels recevront en premier lieu les partis politiques de l’ancienne mouvance présidentielle, c’est-à-dire le camp qui, jusqu’au 17 août, disait défendre IBK et son régime, donc opposé à tout changement. À ce crime de lèse-majesté commis par le Cnsp s’est ajouté la promulgation, par sa publication dans le Journal Officiel de la République, de son Acte fondamental pris par les militaires le 24 août, soit trois petits jours après leur proclamation publique faite devant le monument de l’indépendance le 21. Or, les hommes du Cnsp avaient reçu le M5-RFP le 25 août sans leur parler de leur Acte fondamental pris un jour avant, le 24 août, et qu’ils rendront public le 27. Cette fréquence de trois jours et les dissimulations qui allaient avec intriguaient déjà beaucoup.

Les concertations nationales vont-elles constituer la goutte d’eau qui fera déborder le vase? Il faut le craindre. Tout porte désormais à admettre que les militaires ont leur plan et qu’ils ont verrouillé toutes les voies qui mènent les civils sur les plus hautes marches de l’État. Advienne que pourra, ils entendent mettre résolument en exécution leur plan, opération qui ne va pas sans embuscades, sans traquenards, sans pièges. Un militaire ne s’engage pas inconsidérément, il a toujours sa bousdole, Gps… Engagés contre les djihadistes et autres ennemis de la patrie, sur le terrain politique aussi les colonels se considèrent en campagne militaire.  Les responsables du M5-RFP l’ont parfaitement compris maintenant. Le fait que les dés ont été pipés à l’avance pour ce qui concerne la Charte de la Transition ne laisse plus de place à la confiance entre des acteurs qui ne peuvent plus être ensemble comme deux sincères amoureux. Le cri d’orfraie poussé par Madame Sy Kadiatou Sow est révélateur d’un malaise profond qui ne peut provoquer qu’une colère indicible. Pour elle, il y a eu violation des principes de la démocratie, ce qui ne peut être ni toléré ni admis. Et d’avertir que son mouvement, le M5-RFP n’acceptera pas les conclusions des concertations nationales telles qu’elles ont été tronquées pour être brandies. L’ancien Premier ministre, Moussa Mara, est dans la même veine. Il recommande une relecture du document final qu’il estime avoir été falsifié pour lui faire dire en maints endroits ce qui est contraire aux formulations réelles du peuple réuni en concertations nationales.

Quant au M5-RFP lui-même, on peut dire qu’il n’est pas loin de déterrer la hache de guerre. Le ton est à la déception et à la révolte. Sa déclaration n°008 du 12 septembre crie même à la déloyauté tout en rejetant catégoriquement la Charte de la Transition conçue de manière fractionnelle par le Cnsp. Il faut lire largement les réactions du M5-RFP pour comprendre ses griefs et la position qu’il sera amené à adopter dans les jours prochains : “Le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques (M5-RFP) constate, au terme des concertations nationales des 10, 11 et 12 septembre 2020 sur la Transition, que le document final lu lors de la cérémonie de clôture n’était pas conforme aux délibérations issues des travaux des différents groupes, notamment sur les points suivants :

.la reconnaissance du rôle du M5-RFP et des martyrs dans la lutte du Peuple malien pour le changement ;

. le choix majoritaire d’une transition dirigée par une personnalité civile ;

. le choix d’un Premier ministre civil.

Le M5-RFP dénonce également les rajouts à la Charte qui n’ont jamais été soumis à débats notamment :

– les prérogatives du Vice-président de la transition ;

– la composition et le mode de désignation des membres du collège de désignation du Président de la transition ;

– l’acte fixant la clé de répartition entre les composantes du Conseil National de Transition.

Enfin le M5-RFP condamne la non prise en compte unilatérale de très nombreux points du document qui n’avaient fait l’objet ni de rejet ni même de réserve dans aucun groupe. Il s’agit notamment :

  • des Assises Nationales pour la Refondation ;
  • de l’organe de gestion du mécanisme de veille sur la Transition ;
  • de la Cour constitutionnelle ;
  • du Haut Conseil Consultatif ;
  • de la Cour des comptes ;
  • des dispositions à valeur constitutionnelle en faveur de l’accès des femmes et des jeunes aux fonctions électives et nominatives et en faveur des personnes vivant avec un handicap ;
  • l’autorité unique indépendante assurant la régulation de la communication audiovisuelle ;
  • la prolongation des délais de garde à vue en cas de présomption de terrorisme et d’atteinte à la sureté nationale ;
  • la nomination des responsables administratifs et financiers ou questeurs des Institutions de la République par décret pris en Conseil des ministres ;
  • la reconnaissance des mécanismes traditionnels de règlement des litiges fondés sur les us et coutumes des différentes communautés.

En conséquence, le M5-RFP dénonce les intimidations, les pratiques antidémocratiques et déloyales dignes d’une autre époque contre lesquelles la lutte pour le changement et la refondation a été enclenchée.

La volonté d’accaparement et de confiscation du pouvoir au profit du CNSP ne saurait justifier les méthodes employées, qui affaiblissent le processus de transition.

En conclusion, le M5-RFP se démarque du document produit qui ne reflète pas les points de vue et les décisions du Peuple malien.

Bamako, le 12 septembre 2020″.

Mais la situation, qui glisse ainsi vers de nouveaux rebondissements que l’on ne souhaite pas, ne va-t-elle pas amener le Cnsp à une position plutôt salutaire ? Nul Malien n’aura intérêt à une nouvelle montée du M5-RFP sur les remparts. Et nul ne souhaite non plus voir les colonels contraints à mater un peuple qui estime que sa victoire a été volée. Les jours prochains ne tarderont pas à apporter la réponse à tant d’inquiétudes.

Amadou N’Fa Diallo

Source: Journal l’Aube-Mali

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Les trois journées consacrées aux concertations nationales ont pris fin sur un constat de rupture. L’entente nationale souhaitée sur la Charte de la Transition a fait défaut, ce qui augure des lendemains peu calmes. Il n’y a malheureusement pas eu de jonction astrologique entre le Cnsp et le M5-RFP. Certes,...