Il y a une semaine, au centre de ma chronique, j’analysai la question des rapports de force entre la transition malienne et la Cédéao. Aujourd’hui, je m’intéresse à la notion « d’incertitude » afin de comprendre les sanctions de la Cédéao, prononcées à l’égard du Mali.

 La catastrophe n’est pas encore passée

Le 9 janvier dernier, les chefs d’Etat de la Cédéao, réunis en sommet extraordinaire à Accra, sanctionnent le Mali. « La conférence juge totalement inacceptable le chronogramme proposé pour la transition. Ce chronogramme signifie simplement qu’un gouvernement militaire illégitime tiendra le peuple malien en otage durant les cinq prochaines années », extrait du communiqué final du 4eme sommet des chefs d’Etat de la Cédéao. Conséquence des sanctions : fermeture des frontières, suspension des transactions commerciales et financières, gel des avoirs du Mali dans les banques centrales de la Cédéao, etc. Le Mali a été mis au banc de la communauté internationale par manque de pragmatisme politique. La catastrophe n’est pas encore passée. « Je dois vous dire que même si nous regrettons le caractère illégitime, illégal et inhumain de certaines décisions, le Mali reste ouvert au dialogue avec la Cédéao pour trouver un consensus entre les intérêts supérieurs du peuple malien et le respect des principes fondamentaux de l’organisation. Notre engagement pour un retour à l’ordre constitutionnel normal, apaisé et sécurisé n’a jamais failli », extrait du discours à la nation du Président de la Transition, Assimi Goïta, le 10 janvier 2022.

Les mauvais souvenirs

En attendant de renouer le dialogue avec la Cédéao, ces sanctions ont remué les mauvais souvenirs chez les Maliens comme en 2012 à la suite du putsch militaire d’Amadou Haya Sanogo. Elles ont suscité les angoisses : ne pas manger à sa faim, ne pas toucher son salaire à la fin du mois, ne pas pouvoir payer ses factures ou ses soins de santé, être privé du soutien financier de ses proches à l’extérieur du Mali, ne pas pouvoir remettre du crédit dans son téléphone, etc. Partout au Mali et dans la diaspora, la peur du lendemain règne dans les discussions, et amplifient les incertitudes. L’incertitude est entendue comme une situation douteuse, imprécise, imprévisible, variable. Par exemple, avoir une politique incertaine, des opinions incertaines. Le temps d’y voir clair, la tendance des Maliens à retirer leurs sous des banques de la place est illustrative des situations d’incertitude. Paralysie ? Mais questionnons l’histoire des transitions maliennes. Le 26 mars 1991, pour des meilleures conditions de vie et de travail, pour la liberté d’expression et la démocratie, les Maliens (syndicats, partis politiques, associations) ont achevé le régime dictatorial du Général Moussa Traoré. Rappelons que Moussa Traoré a été l’auteur du 1er putsch militaire (1968) du Mali indépendant au nom du Comité militaire de libération nationale, CMLN. Il reprochait au premier Président du Mali indépendant, Modibo Keïta, son socialisme économique. D’ailleurs, à ce sujet, le film Twist Bamako du réalisateur Robert Guédiguian est édifiant sur le contexte des années 1960.

 Plus l’exécutif est exemplaire, plus son crédit au sein des populations croit

Mais reprenons le cours de l’histoire des transitions. Le 26 mars 1991, grâce au putsch d’Amadou Toumani Touré, ATT. Auteur du 2eme putsch du Mali indépendant au nom du Comité de transition pour le Salut du Peuple (CTSP), ATT met le Mali sur les bases de la démocratie au cours d’une transition d’un an et deux mois. 1ere transition. Reconnu comme le soldat de la démocratie malienne, ATT dote également le Mali de sa 1ere Constitution, et organise l’élection présidentielle, qui porte au pouvoir Alpha Oumar Konaré en avril 1992 avec 69,01 % des voix au second tour face à Tiéoulé Mamadou Konaté. Rappelons que l’histoire retient d’ATT, d’avoir soustrait les Maliens des dérives du régime dictatorial. Il est reconnu comme le soldat de la démocratie. Certes, le contexte des années 1990 n’est pas celui du Mali d’aujourd’hui. Mais une chose est sûre, plus l’exécutif est exemplaire et respectueux de ses engagements, plus son crédit au sein des populations croit. L’exemplarité de la gestion de la 1ere transition permet à ATT de revenir au pouvoir par les urnes en mai 2002 avec 64,35 % des voix au second tour, face à Soumaïla Cissé (35,65 %).

 Conflits d’intérêts et de positionnement

En 2012, à environ deux mois et demi de la fin de son 2eme et dernier mandat ATT est écarté du pouvoir par le capitaine Amadou Haya Sanogo qui lui reproche de mal gérer le conflit des régions Nord du pays. Au nom du Comité national pour le redressement de la Démocratie et la Restauration de l’Etat, (CNRDRE), Haya Sanogo dirige le Mali du 22 mars au 12 avril 2012, soit 21 jours. Sous la pression de la communauté internationale, il cède sa place au professeur Dioncounda Traoré, président de l’Assemblée nationale, tel que le prévoit la constitution malienne. Dioncounda Traoré dirige la 2eme transition du Mali du 12 avril 2012 au 4 septembre 2013, soit un an et quatre mois. Il organise également l’élection présidentielle de 2013 qui porte au pouvoir Ibrahim Boubacar Keïta, IBK, avec 77,6 % des voix au second tour contre Soumaïla Cissé, 24,4 %. Mais patatras. En août 2020, les manifestations populaires affaiblissent le régime d’IBK, balayé par le putsch du colonel Assimi Goïta, au nom du Comité national pour le Salut du Peuple, CNSP. Lequel CNSP prévoit d’organiser des élections générales dans un « délai raisonnable… ». En septembre 2020, le CNSP nomme Bah N’Daw Président de la Transition, Assimi Goïta vice-président et Moctar Ouane, Premier ministre. Mais, sept mois après, les conflits d’intérêts et de positionnement vont avoir raison du duo N’Daw/Goïta. Le 24 mai 2021, Bah N’Daw et Moctar Ouane sont déchargés de leur fonction. La suite, Assimi Goïta devient Président de la Transition, et Choguel Kokalla Maïga du comité stratégique du M5-RFP devient Premier ministre. La transition actuelle court depuis le 18 août 2020, soit un an et cinq mois.

 Notre gouvernance se caractérise par l’incertitude

Ce tour d’horizon montre que les transitions émergent des putschs militaires. Tendance lourde de notre gouvernance, le putsch militaire est l’effet immédiat de l’incertitude du pays. Le putsch rase les institutions démocratiques. Recul démocratique, discontinuité et dysfonctionnement des institutions restent les qualificatifs des putschs. Notre gouvernance se caractérise donc par l’incertitude. Elle se traduit par la confiscation du pouvoir d’un groupe au détriment d’un autre. Tant pis pour la République. Hélas ! Les sanctions actuelles de la Cédéao contre le Mali interviennent dans ce contexte d’instabilité. La plus-value sociopolitique d’une transition, c’est sa capacité à rétablir l’ordre constitutionnel, le retour des civils au pouvoir. N’oublions pas qu’une sanction peut en cacher une autre. Pour finir, si nous admettons que le Mali, c’est ce pays de dialogue. Si nous admettons que le Mali, c’est aussi la terre de nos ancêtres. Si nous considérons que le Mali, c’est une partie du Bénin, Burkina-Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Niger, du Nigeria, du Sénégal, etc. Si nous affirmons que le Mali c’est aussi tous ces 14 pays de la Cédéao, en nous référant à l’histoire, il est temps de renouer le dialogue avec eux pour préserver la cohésion sociale, la vie des populations. Ouvrons-nous au Monde.

Face au peuple malien, face à l’histoire, pensons à ces millions de Maliens qui n’attendent que de vivre en paix.

Mohamed Amara

Sociologue

Source: Mali Tribune

MaliwebPolitique
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