Le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga ne fait pas l’unanimité au sein de la classe politique. Loin s’en faut. Alors que les Assises nationales de la refondation (ANR) ont été une nouvelle fois reportées sine die, c’est le Président de la Transition lui-même qui prend désormais les devants des échanges avec les acteurs politiques pour une participation inclusive à ces travaux. Une participation qui, pour certains partis politiques, notamment du Cadre d’échanges, semble conditionnée à un changement à la Primature. Le Premier ministre actuel en fera-t-il les frais ?

 

Qu’elle est loin l’époque où, fraichement nommé Premier ministre suite au coup de force du 24 mai 2021, Choguel Kokalla Maïga recevait des messages de félicitations de toutes parts, de l’ensemble de la classe politique. Près de six mois après, les commentaires sont tout autres, au sein de cette même classe politique.

Pressions des partis politiques

Du côté du parti Yelema de l’ancien Premier ministre Moussa Mara, son successeur  actuel « n’est pas dans une dynamique de rassemblement », selon son porte-parole Hamidou Doumbia. « Nous lui avons adressé une demande d’audience pour lui faire part de nos griefs concernant la Transition et échanger avec lui, pour qu’on se comprenne. Mais cela fait plus de 3 ou 4 mois, il n’a pas répondu à cette lettre et ne nous a pas reçus », déplore-t-il, se réjouissant du fait que le Président de la transition ait compris les choses et ait décidé de reprendre la main pour rencontrer les acteurs politiques. « Juste en analysant les propos du Premier ministre depuis qu’il est arrivé, à chaque prise de parole il classifie les Maliens, il invective et ne rassure pas. En nous fiant à ses discours, on peut dire que sa posture actuelle n’est pas une posture de rassemblement », ajoute-t-il.

Alors même que les rencontres initiées par le Président de la Transition se présentaient comme l’occasion de faire des concessions entre le Colonel Assimi Goïta et des partis jusque-là non partants pour les Assises nationales de la refondation, une nouvelle prise de contact après une série de rencontres individuelles a semble t-il échoué. Invités le 29 novembre à Koulouba, les partis politiques du Cadre d’échanges pour une transition réussie ont publié le lendemain un communiqué regrettant que la parole n’ait été donnée finalement à aucun responsable de parti politique, seuls le ministre en charge de l’administration territoriale et le Président de la Transition se sont exprimés, et ont réitéré leur position de non-participation aux Assises nationales de la refondation.

Le départ du Premier ministre semble être la condition pour les opposants aux ANR d’y adhérer. Le Parti de la renaissance nationale (Parena) a déjà d’ailleurs qualifié Choguel Maïga de « plus grand diviseur commun du pays ». Son leader, Tiébilé Dramé, milite clairement pour son départ de la Primature.

« Je pense que les forces vives du pays ont intérêt à ce qu’il y ait un Premier ministre plus à l’écoute, moins va-t’en guerre, parce que le pays a besoin de rassemblement. Il faut un Premier ministre rassembleur, consensuel, moins clivant », disait-il début novembre, au lendemain de la publication d’un mémorandum du Parena.

Dans un entretien accordé à nos confrères de L’indépendant paru lundi, le Président de l’Union pour la démocratie et le développement (UDD), Tiéman Hubert Coulibaly, n’a pas été non plus tendre avec le Premier ministre, qu’il dit être « complètement habité par le démon de la division ».

Inclusivité sans Choguel ?

Le Président de la Transition, en quête d’inclusivité, plus particulièrement dans l’organisation des Assises nationales de la refondation, fait face à un dilemme : se séparer de son Premier ministre, porteur de l’idée et du projet des ANR, pour amener l’ensemble de la classe politique à y participer, ou garder ce dernier et tenir des Assises non inclusives, sans une partie de la classe politique.

Faire le choix de la première option serait « hasardeux » pour le Président de la Transition, à en croire l’analyste politique Salia Samaké, très proche du Premier ministre.« À mon avis, vu tout ce qui est en cours à l’interne, et même vis-à-vis de la communauté internationale, son départ aujourd’hui fragiliserait aussi un peu la présidence. Jusqu’à preuve du contraire, je pense que ce serait une erreur que de lâcher le Premier ministre », assure celui qui est par ailleurs convaincu que le fait que le Président de la Transition reprenne la main pour aller à la rencontre des politiques n’est pas un camouflet pour le Premier ministre.

« Le dernier rempart aujourd’hui, c’est le Président. Et il est de bonne guerre qu’il donne le ton, qu’il reprenne la main. Au contraire, alors que les gens pensent que c’est pour fragiliser le Premier ministre, moi je dis non, c’est plutôt pour l’aider ».

Le politologue Bréhima Mamadou Koné, pour sa part, relève que le Premier ministre, qu’il estime être un « vrai technocrate qui maîtrise les enjeux », a échoué sur un point précis : « il n’a pas réussi à construire un consensus politique autour de sa personne, ce qui est extrêmement important dans un pouvoir de transition ». « La partie de la classe politique qui s’oppose au Premier ministre actuel veut tout simplement imposer un gouvernement d’ouverture pour balayer ce dernier d’un revers de main et se retrouver dans le nouveau gouvernement », dit celui pour lequel une telle situation aboutirait à une prise en otage de la Transition.

« Les politiques qui montent au créneau pour s’opposer à Choguel sont des gens qui ne vivent que de la politique et qui sont actuellement sevrés des caisses de l’État. Si le Président de la Transition accepte de se débarrasser de son Premier ministre et d’aller vers un gouvernement de large ouverture, ce sera l’échec de la Transition », prévient le politologue.

Quant à Salia Samaké, qui ne croit guère en la possibilité pour le Président de la Transition de dénicher un Premier ministre plus rassembleur, comme le demandent certains politiques, le rassemblement dépend aujourd’hui de là où se situe chaque acteur de la classe politique.

Mahmoud Dicko toujours dans le « jeu »

L’Imam, qui avait annoncé retourner dans sa mosquée après la chute d’Ibrahim Boubacar Keita était resté dans l’ombre depuis le début du processus de « rectification » de la Transition, mises à part quelques sorties ponctuelles, redonne à nouveau de la voix. Dans sa sortie du dimanche 28 novembre, il est, entre autres sujets, revenu sur son implication dans le choix de l’ancien Premier ministre Moctar Ouane. De ses dires, il apparaît qu’il n’a pas été impliqué dans celui de Choguel Kokalla Maiga, aux côtés duquel il avait pourtant cheminé au sein du M5-RFP.

« Depuis son deuxième coup d’État, on n’a pas parlé au téléphone, on ne s’est pas vu (Assimi Goita, Ndlr). Je ne suis plus au courant de ses actes, même si je suis au courant de tout. Des gens ont été tués lors des marches du M5. Pour cela, je ne peux rester sans mot dire si les causes pour lesquelles ils se sont battus sont bafouées », a affirmé l’ancienne « autorité morale » du M5, appelant à une « clarification » de la Transition. Une sortie qui pourrait constituer une sorte de pression ou une mise en garde pour le Président de la Transition vis-à-vis de la gestion actuelle, mais aussi acter une éventuelle position de l’Imam Mahmoud Dicko dans le camp des acteurs « mécontents » de son Premier ministre.

Mais, selon certains analystes, cette sortie de Mahmoud Dicko vise surtout à réaffirmer sa présence pour la suite de la Transition. « C’est quelqu’un qui n’aime pas rester à l’écart. Et, quand il se sent à l’écart, il donne de la voix pour qu’on sache qu’il est à côté. Je pense que sa sortie se situe dans ce cadre. À part cela, je ne pense pas que cela soit vraiment, pour le moment, dans l’objectif de faire partir coûte que coûte le Premier ministre actuel », croit Salia Samaké.

Des figures du M5 se désolidarisent

Au sein même du M5, des voix dissonantes se font de plus en plus entendre. Madame Sy Kadiatou Sow, présidente de l’association ADEMA, qui en désaccord avec la ligne du M5 portée par le Premier ministre, s’être retirée de ses instances dirigeantes, a fustigé dans un communiqué publié le 20 novembre, les dérives antidémocratiques suite aux propos tenus par Choguel Maïga devant les chefs coutumiers le 11 novembre. Cheick Oumar Sissoko, du mouvement EMK, a vertement critiqué sur les réseaux sociaux la manière dont « le Premier ministre s’est mis à dos la communauté internationale ». Quant à Maître Mountaga Tall, il s’est insurgé contre « les atteintes aux libertés et aux acquis de la révolution démocratique ». D’autres figures telles que Clément Dembelé et Issa Kaou N’djim n’ont pas non plus mesuré leurs critiques, même si ce dernier est désormais « muet », en attendant le délibéré de son jugement pour « atteinte au crédit de l’État.

 

L’impatience de la communauté internationale

Selon un diplomate ouest-africain en poste à Bamako, « le changement de Premier ministre peut apparaître comme un signe d’ouverture à quelques jours du Sommet de la CEDEAO », prévu le 12 décembre, qui doit décider de nouvelles sanctions contre le Mali, à défaut de la présentation d’un chronogramme pour les élections. Choguel Maïga ayant lié ce chronogramme aux ANR, et celles ci ayant été reportées sine die, son limogeage pourrait donner l’occasion à son successeur de fixer de nouvelles règles tenant compte d’un report de quelques mois, en accord avec l’ensemble des acteurs politiques. Si un changement peut permettre d’éviter des sanctions économiques qui aggraveraient les difficultés des Maliens, alors Choguel, qui se dit patriote, doit se démettre. Ou son chef doit s’assumer », conclut-il.
Déjà, des noms de personnalités plus consensuelles et apolitiques circulent pour lui succéder, parmi eux Abdoulaye Diop, chef de la diplomatie, Zeini Moulaye, Président du haut panel de personnalités devant piloter les ANR, ou encore Tienan Coulibaly, ancien ambassadeur à Whashington et ancien ministre de l’Economie et des Finances, et de la Défense.

Mohamed Kenouvi

Source : Journal du Mali

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Le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga ne fait pas l’unanimité au sein de la classe politique. Loin s’en faut. Alors que les Assises nationales de la refondation (ANR) ont été une nouvelle fois reportées sine die, c’est le Président de la Transition lui-même qui prend désormais les devants des échanges avec les acteurs politiques pour...