Les dirigeants de plusieurs États ouest-africains se réunissent ce 9 janvier pour un sommet extraordinaire, autour de la question de la transition démocratique au Mali. Pour l’analyste financier et professeur de macroéconomie à la Faculté de sciences économiques et de gestion de Bamako, Etienne Fakaba Sissoko, de nouvelles sanctions découleront de cette rencontre. Il estime toutefois qu’elles pourraient permettre de mener à bien ce processus de transition. Entretien.

 

Les dirigeants des États membres de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) doivent se réunir ce 9 janvier en un sommet extraordinaireà Accra au Ghana. Au programme : un examen du calendrier que les autorités maliennes ont prévu pour rendre le pouvoir au peuple. En effet, les autorités militaires maliennes, qui devaient organiser des élections d’ici le mois de février, ont annoncé le 31 décembre 2021 vouloir prolonger la transition dirigée par la junte de cinq années supplémentaires.

Une proposition qui déplaît aux différents chefs d’États de la région. C’est la raison de l’oganisation de ce sommet extraordinaire sur le Mali. Des sanctions supplémentaires sont attendues de la part de la Cédéao, à l’encontre des dirigeants maliens.

Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier et directeur du Centre de Recherche d’Analyses politiques Économiques et Sociales du Mali reste optimiste. Pour lui, si la Cédéao décide de nouvelles sanctions, cela pourrait permettre au pays de sortir de la crise. À condition que ces sanctions soient appropriées.

TV5MONDE : Quels sont les enjeux du sommet extraordinaire des dirigeants de la Cédéao ?

Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier : De mon point de vue, il y a deux niveaux d’enjeu. D’abord, il s’agit d’évaluer la crédibilité du chronogramme qui a été transmis par le gouvernement du Mali. Il faut savoir si les chefs d’État de la Cédéao acceptent cette chronologie de cinq ans.

Il est fort probable que le chronogramme des autorités maliennes soit rejeté par les dirigeants des États membres de la Cédéao.Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier

L’autre enjeu, c’est surtout en cas de rejet de ce chronogramme par les dirigeants de la Cédéao, d’établir les éventuelles sanctions économiques. D’une part, ces sanctions pourraient toucher la population malienne. Mais elles pourraient aussi affecter la Cédéao elle-même dans sa lutte contre le terrorisme et pour la stabilité des pays de la région.

Il est fort probable que le chronogramme des autorités maliennes soit rejeté par les dirigeants des États membres de la Cédéao. Il ne fait pas consensus au Mali. Une grande partie de la classe politique l’a déjà rejeté. Aussi, une forte mobilisation se prépare au Mali autour de cette question de rejet.

TV5MONDE : Quelles seraient les conséquences en cas de rejet de ce calendrier ?

Etienne Fakaba Sissoko : La conséquence immédiate du rejet, c’est des sanctions économiques. Il y a deux sortes de sanctions. D’un côté, il y a d’abord les sanctions économiques allégées, comme celles qui ont été mises en place en 2020 lors des événements du 20 août, ou encore en 2012. Elles se traduisent par une fermeture des frontières, et une « mise sous embargo » du Mali. Pour des questions humanitaires, il est nécessaire d’extraire du champ de sanctions les produits de première nécessité et pharmaceutiques.

Les hydrocarbures, produits de première nécessité ? 

Etienne Fabaka Sissoko explique que l’armée malienne, en déploiement au centre et au nord du pays, a d’importants besoins en carburants. Au Mali, l’autosuffisance en carburants ne dépasse pas les deux semaines. Les hydrocarbures sont considérées comme des produits de première nécessité pour des questions stratégiques de lutte contre le terrorisme.

De l’autre côté, il y a les sanctions économiques totales. C’est la grande inquiétude à l’heure actuelle. Dans ce cadre-là, tous les avantages que le Mali tire sur le partage des marchés communs pourraient être gelés. La Banque Centrale d’Afrique de l’Ouest (BCAO) pourrait interdire temporairement l’accès au contenu du Trésor aux autorités maliennes. Les banques secondaires pourraient ne plus pouvoir se ravitailler auprès de la BCAO. Les opérations interbancaires pourraient être suspendues.

Si jamais les sanctions vont jusqu’à cette étape-là, les conséquences seront incommensurables sur le Mali.Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier

Et l’accès au marché international serait restreint. Quand il y a un gros déficit budgétaire, comme c’est le cas actuellement au Mali, les recours au marché international sont importants pour lever quelques milliards pour ne serait-ce que payer les fonctionnaires. Si jamais les sanctions vont jusqu’à cette étape-là, les conséquences seront incommensurables sur le Mali.

L’autre alternative, beaucoup plus souple de mon point de vue, serait de dire que les pays de la Cédéao ne reconnaissent plus la signature des autorités maliennes. Autrement dit, que les autorités maliennes ne soient plus reconnues comme telles. Mais là également, tout le monde est conscient des difficultés qu’il y a dans l’organisation des élections et pour tenir le délai de février. Les recours politiques et institutionnels qui auraient pu être faits n’ont pas été faits, il n’y a pas d’organe unique et indépendant d’organisation des élections, il n’y a pas de consensus politique dans le pays… Organiser les élections dans ce contexte-là est problématique.

De mon point de vue, il n’y a pas d’alternatives aux sanctions dans le cas du Mali.Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier

TV5MONDE : Quel rôle la Cédéao peut-elle jouer dans l’instauration d’un processus démocratique au Mali ?

Etienne Fakaba Sissoko : Il est difficile pour la Cédéao d’utiliser autre chose que des sanctions. Aujourd’hui, quand on s’en tient aux déclarations des autorités maliennes, toutes les voies diplomatiques ont été épuisées. Même si les discours disent le contraire, on est dans l’affrontement avec la Cédéao.

Très honnêtement, je pense que les autorités ont tout intérêt à revenir sur de meilleurs sentiments et à créer les conditions d’un retour rapide à la vie constitutionnelle.Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier

De mon point de vue, il n’y a pas d’alternatives aux sanctions dans le cas du Mali. De part et d’autre, chacun campe sur ses positions et ça va se jouer sur les rapports de force. Très honnêtement, je pense que les autorités ont tout intérêt à revenir sur de meilleurs sentiments et à créer les conditions d’un retour rapide à la vie constitutionnelle. Cela passe par créer les conditions d’une inclusivité, d’abord au Mali. Mais cela passe aussi par un apaisement de la classe politique, une ouverture des organes de la transition.  Et il faut se débarrasser du Premier ministre, qui représente le véritable point de crispation entre la classe politique et une partie de la communauté internationale.

TV5MONDE : Des sanctions prises par la Cédéao ont-elles déjà conduit à des succès démocratiques ?

Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier et professeur de macroéconomie à la Faculté de sciences économiques et de gestion de Bamako : Au Mali en 2012, la Cédéao a pris des sanctions a-minima, donc des sanctions économiques légères, à l’encontre des autorités. Mais le Mali n’a pas tenu deux semaines. Au bout de ces deux semaines, le pouvoir a été remis à Dioncounda Traoré, qui était à l’époque président de l’Assemblée nationale. Conformément à la Constitution, il avait la tâche d’organiser les élections au bout de 40 jours. Mais techniquement c’était impossible.

Les putschistes de l’époque voulaient rester seuls maîtres à bord. Ces sanctions ont été nécessaires pour qu’au bout de deux semaines, la transition soit confiée aux civils. De mon point de vue, les sanctions économiques sont efficaces et peuvent permettre au Mali de sortir de cette crise. Partout où les sanctions économiques ont été brandies, les autorités ont fléchi.

Mais appeler aux sanctions dans le contexte actuel, c’est prendre le risque que les terroristes viennent dormir à Bamako au bout d’un certain temps. Par ailleurs, une fois les sanctions économiques brandies, toute autorité qui est consciente des conséquences qui peuvent en découler se met au pas. Mais au Mali, on ne sait pas pourquoi les autorités actuelles s’entêtent dans cette voie. Est-ce par méconnaissance réelle de ces sanctions ? Parce qu’ils ont d’autres alternatives ignorées du peuple malien ?

TV5MONDE : Le Mali peut-il se passer de la Cédéao ? 

Etienne Fakaba Sissoko : Cette affirmation est une plaisanterie distillée ça et là par des groupes populistes qui sont entretenus par des proches du Premier ministre actuel. De mon point de vue, elles ne se fondent sur aucune perspective solide. Il n’y a qu’un sentiment nationaliste, d’ego, à l’origine de cette affirmation.

L’intégrité du territoire reste encore menacée. Etienne Fakaba Sissoko, analyste financier

Imaginez : comment un pays enclavé comme le Mali, qui n’a pas de débouchés sur la mer, qui n’a pas de grosse usine pour produire des denrées de premières nécessité, qui n’assure même pas l’autosuffisance alimentaire malgré un nombre important d’hectares de terres fertiles. Comment un pays dans ce contexte-là, avec une pollution qui atteint un niveau endémique, peut s’en sortir sans l’accompagnement de partenaires internationaux ? Et sans surtout les pays voisins, qui restent les meilleures alliés du Mali pour la reconquête de sa souveraineté. L’intégrité du territoire reste encore menacée.

Source : TV5MONDE Info
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Les dirigeants de plusieurs États ouest-africains se réunissent ce 9 janvier pour un sommet extraordinaire, autour de la question de la transition démocratique au Mali. Pour l’analyste financier et professeur de macroéconomie à la Faculté de sciences économiques et de gestion de Bamako, Etienne Fakaba Sissoko, de nouvelles sanctions...