Pour le candidat à la présidentielle, c’est en intégrant la jeunesse et en parlant franchement de démographie que l’on freinera la migration.

À 41 ans, Moussa Mara peut se targuer d’une expérience politique que peu d’Africains ont eue à son âge : candidat à la présidentielle de 2013, il n’avait obtenu que 1,5 % des voix mais il est devenu, en 2014, Premier ministre à 39 ans, l’un des plus jeunes de l’histoire du pays. En 2016, il a écrit un ouvrage* qui s’attaque au principal défi auquel le pays fait face, mais qui devrait aussi constituer son principal atout en politique : la prise en compte de sa jeunesse qui, confrontée à un chômage massif et écartée du pouvoir par la tradition gérontocratique, est désoeuvrée et choisit parfois la migration.

Moussa Mara est également l’un des rares hommes politiques africains à évoquer publiquement le poids de la démographie qui, selon lui, freine le développement du pays et doit être freinée. A la tête du parti Yelema (« le changement », en bambara), qu’il a fondé en 2010, il est candidat à la prochaine présidentielle, censée se tenir cet été,

Le Point Afrique : Vous avez écrit sur la jeunesse. Dans la région de Kayes, elle a disparu des campagnes ! Les Kayésiens accusent l’État de les obliger à migrer pour fait son boulot à sa place, qu’en pensez-vous ?

Moussa Mara : Intrinsèquement, nos Etats sont démunis. Même s’ils étaient les mieux gouvernés au monde, il y aurait de la migration économique, qui a toujours fait partie de l’ADN du Sahel. Ce sont des zones rudes, où les gens sont mobiles. Les nomades, les éleveurs, migrent au gré des saisons. Et les conditions empirent sous l’effet du changement climatique et de la démographie, qui accroît la pression sur les maigres ressources. De manière globale, la pauvreté cyclique et endémique s’amplifie. Il faut aussi reconnaître que depuis les indépendances, nos États n’ont pas brillé sur le sentier du leadership et de la gouvernance. Les élites qui se sont succédé aux affaires se sont caractérisées par un accaparement des ressources publiques. Ca peut limiter les opportunités pour la population, saper sa confiance envers les élites et justifier des migrations.

Tout de même, la route est dans un état désastreux, vous êtes d’accord que l’État avait son rôle à jouer sur des choses basiques comme les infrastructures ?

L’enjeu est moins la route nationale que le désenclavement intérieur. Vers Yélimané, vous avez des villages auxquels il manque 10-15 kilomètres pour être raccordés à la route nationale ou régionale. C’est sur ça que nos États doivent accélérer leur effort, afin que les produits de nos populations cessent de pourrir. Mais cela doit aller de pair avec la décentralisation. Un des maux des ex-colonies francophones, c’est leur centralisation. C’est à la limite du rigolo tant c’est scandaleux. Regardez le Mali : 92 % des ressources publiques sont dépensées à partir de Bamako. Toute l’élite du pays est ici. À Yélimané, dès que quelqu’un s’élève un peu, il vient, même des maires ! L’élite n’est pas au contact des enjeux du terrain qui ne les intéressent pas. Et les élus locaux ne se battent pas autant que s’ils vivaient dans les conditions difficiles des populations. La centralisation excessive explique en partie le désintérêt et le délaissement de l’intérieur.

Comment associer mieux la diaspora au développement du pays ?

Son organisation est très bonne, le cercle de Yélimané est l’un des plus construits au Mali, mais elle n’a pas un comportement de production, d’accumulation des richesses, de lutte contre la pauvreté. Elle montre qu’elle a réussi en soutenant la consommation. Il y a aussi toutes ces mosquées, ce sont des zones très fortement islamisées. La tradition dit que quand on construit la maison de Dieu, Dieu vous construit une maison dans le paradis. La diaspora est le chaînon manquant. La plupart ne sont pas allés à l’école, ils n’ont pas de capacité d’anticipation, de volonté d’investir sur le long-terme, pour eux tout ça c’est compliqué. S’ils avaient dépassé ce palier, on aurait de meilleurs résultats en termes d’énergie, de maîtrise de l’eau et donc de création de richesses et de fixation des jeunes. Ils doivent apprendre à investir sur le développement, l’investissement. Si une dame, au lieu de lui envoyer de l’argent pour la popotte, on lui envoie un pécule pour qu’elle lance un commerce en disant qu’il ne faut plus compter sur les migrants parce que c’est dur en Europe, elle va réfléchir. La diaspora sait que ça se durcira davantage, elle a intérêt à investir dans la fixation de ses parents. Pour maîtriser la migration, il faut la mettre au cœur du processus, elle est beaucoup plus impactante que les États. Si la France et l’Europe n’ont pas l’intelligence de le faire, ça ne marchera pas.

Et que peut faire l’État ?

La migration, c’est le flux et le stock, qu’il faut intégrer. Pour le flux, il faut responsabiliser les Etats sur la lutte contre les départs. 80 % sont organisés par les mafieux, que les États connaissent, dans nos administrations. Il y a deux semaines, nous avons perdu une cinquantaine de Maliens en Méditerranée, ces gens sont victimes de passeurs qui ont leurs racines dans notre administration, nos forces de sécurité et ça, nous le savons. Les jeunes qui quittent Bamako pour aller à Agadez ou en Algérie, ils passent par nos villes, les barrages de la police, de la gendarmerie, de la douane et à Gao, les forces de sécurité rackettent les candidats à l’immigration parce qu’on les identifie facilement. Qu’on n’ait pas une action forte vis-à-vis des États pour les obliger à lutter contre les passeurs, j’ai du mal à le comprendre.

Il y a bien une hypothèse : les transferts d’argent contribuent aux PIB des pays. Et on n’a jamais intérêt à avoir des jeunes inactifs dans son pays…

Effectivement les États considèrent les migrants comme une soupape de sécurité. Les jeunes, plus ils partent, moins ça fait de pression sur nous. Mais il faut que nous ayons le courage d’avoir des politiques démographiques dignes de ce nom, de dire la vérité à nos jeunes et d’être exemplaires nous-mêmes. Je pense qu’on va obliger les États à être plus sérieux et rigoureux dans la gouvernance, plus transparents, plus démocratiques. Et à avoir une collaboration plus franche avec les jeunes.

On a en effet vu, après la chute de Blaise Compaoré, la répression des jeunes à Libreville ou à Kinshasa… Les présidents africains ont-ils peur de leur jeunesse ?

Est-ce qu’il y en a un seul qui n’a pas peur ? Avec ce qui se passe depuis 5-6 ans sur le continent, du nord au sud, les questions touchant aux jeunes sont devenues majeures. Dans nos pays, on a du mal à se départir de certains préjugés. Le fond gérontocratique fait que jeunesse signifie inexpérience, apprentissage, on est condescendant. Cela porte préjudice à l’épanouissement des jeunes. La plupart des leaders, par ailleurs, ont un comportement de contrôle, de corruption des leaders de réseaux. C’est de la répression douce. Les dirigeants ont tout sauf le réflexe de dire : « Asseyons-nous, parlons avec ces jeunes, ouvrons les vannes de la liberté et de la contestation, disons-leur la vérité, ouvrons-leur les portes du magasin et disons-leur ce qu’il faut faire ensemble. » Le dirigeant qui le fera, s’il est honnête et qu’il a un système qui fonctionne, transformera les jeunes en force de production. Aujourd’hui ce sont plutôt des réactionnaires, ils mènent une contestation souvent stupide, parce qu’ils n’ont pas les informations, ils s’emportent sur des choses qui n’en valent pas la peine. Tout ce qui est sentiment anti-français, véhiculé par les jeunes de certaines associations, c’est qu’ils n’ont pas les données.

La mauvaise foi des dirigeants a été frappante après le reportage en Libye de CNN, on a fait mine de découvrir la maltraitance…

C’est de l’hypocrisie ! Il y a un adage malien qui dit : « Au lieu de faire des reproches à l’endroit où tu es tombé, il faut t’en prendre à l’endroit où tu as trébuché. » Les jeunes, pour qu’on les vende en Libye, il a fallu qu’ils s’y rendent. Ce qu’il faut regarder, c’est pourquoi ils y sont allés, qui a facilité leur départ et notamment, la fameuse question des mafias. La semaine dernière, avec le décès d’une cinquantaine de nos compatriotes, ils ont arrêté deux personnes, à Bamako, dans l’administration, qui fabriquent des pièces d’identité pour ces gens, qui facilitent leur transport, le passage aux différents barrages.

Beaucoup soulignent l’inadéquation de la formation par rapport aux besoins, notamment le manque de formations techniques, qu’en pensez-vous ?

La formation professionnelle participe de ce que l’on constate en France aussi, les métiers manuels n’ont jamais été considérés comme nobles, la colonisation nous a enseigné ça. L’université forme essentiellement des cadres de conception alors qu’on a besoin de techniciens. Nous devons intégrer les filières techniques courtes à notre système éducatif. Ensuite, comme il n’y a pas de collectivité locale capable d’élaborer, en fonction des spécificités des régions, des politiques d’éducation, les rares formations techniques sont à Bamako. Sur toute la lisière sahélienne, on pourrait avoir des formations en rapport avec le solaire, ici à Bamako, avec certaines cultures ou l’élevage… On a ouvert une université il y a deux ans, à Ségou, sur les métiers d’agriculture, d’élevage, on avait juste une école. Mais on pourrait responsabiliser les collectivités et les doter de capacités de développer des initiatives. Tout ne peut plus partir de l’État.

Vous portez aussi un discours difficile, sur la démographie…

L’enfant est aussi une sécurité. Ce sont des choses ancrées, il y a des facteurs religieux, il y a des leaders religieux très écoutés. Il faut mettre en place un dispositif global, précédé d’un dialogue, avec des choses précises. Au Mali, la démographie a plombé le système éducatif. Elle oblige l’État à consacrer 40 % des ressources publiques à l’éducation, pour des résultats qui ne sont pas à la hauteur. 40 % du budget de l’État, deux fois plus que pour la défense et la sécurité ! Il faut qu’on ait des discussions très précises, localisées. L’éducation et l’autonomisation des femmes doivent être une priorité, acceptée par tous. Ensuite, au sein du couple, on doit libérer la parole. Que les ONG qui ont de l’expérience soient intégrées dans nos dispositifs. Si on rendait ça cohérent et qu’on mettait des contraceptifs à disposition des couples, on arriverait à des résultats. Mais il faut d’abord accepter de dire que c’est un problème. Ce n’est pas encore le cas, j’ai eu des débats au conseil des ministres, certains disaient que non, notre territoire est vaste, il faut le peupler, la démographie est même encore insuffisante. Des ministres !

Est-ce parce qu’ils savent que cet argument est bien reçu par les populations ?

C’est parce qu’ils sont cons ! Ils sont cons et incompétents, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez ! Et c’était un ministre de la santé, qui disait ça ! On a des élites où les gens préfèrent dire des choses à l’emporte-pièce sans se fonder sur des chiffres. On dit que plus on est nombreux, plus on est puissants, on cite l’exemple de la Chine et du Nigeria. Mais la Chine est ce qu’elle est précisément parce qu’elle a réduit sa démographie. Je pense que ce débat, tôt ou tard, s’imposera. Le plus tôt sera le mieux. Il faut qu’il y ait des leaders qui disent ces vérités. Moi j’en parle partout, et au fin fond du pays. Hier, j’étais à 300 km d’ici, à la frontière de la Guinée, dans une zone rurale, où les gens mettent 1 h pour faire 10 km, ils sont très enclavés. Quand les leaders crédibles disent des choses précises, ça passe. Et à condition d’associer les femmes au débat. Je fais toujours en sorte que dans le public, il y ait beaucoup de femmes.

Quelle a été leur réaction ?

D’abord, incrédulité, ensuite rires et après, un peu de réflexion. Je pense qu’après, les gens en parlent entre eux. Dans nos villages, les femmes sont amorties à 30 ans ! Vous voyez une jeune femme malienne qui a 6-7 gosses, elle ressemble à quelqu’un qui en a 50 ! Et ça, c’est partout ! Elles n’ont pas le temps de s’occuper d’elles-mêmes, elles se limitent à reproduire, reproduire… Et si la vie est désespérée, ce qui reste à faire, c’est d’espérer pour l’au-delà ! La religion fonctionne comme ça aussi. Un adage malien dit : « Dieu n’est pas petit dans le cœur des pauvres. »

Si vous étiez élu président de la République, quelle serait votre première mesure pour freiner la migration ?

Nous avons une politique nationale de migration très bien faite, qui a été élaborée quand j’étais Premier ministre. Il faut trouver un moyen de la financer. Il y a la lutte contre l’émigration irrégulière : arrêter les passeurs, durcir la législation, lutter contre la corruption contre l’administration. Il faut aussi faciliter le retour pour ceux qui veulent, aider ceux qui sont là-bas, pour chercher des papiers, c’est vraiment une politique complète. Avant, la politique de migration au Mali, c’était essentiellement comment gérer les transferts de nos compatriotes. On crée une administration centrale unique pour les Maliens de l’extérieur qui va s’occuper des procédures administratives pour le retour, des aspects fonciers, comment ouvrir une entreprise, faire une formation…

Et pour les jeunes ?

Mesure symbolique, il faut modifier notre législation pour enlever les dispositions gérontocratiques. Quand il y a un concours, les textes disent que pour le même nombre de points on prend le plus âgé. Même pour élire un maire, si les deux candidats ont le même nombre de voix, on prend le plus âgé. Il faut mettre qu’on prend toujours le plus jeune. Sur la question du chômage, leur préoccupation principale, il y a des initiatives à prendre avec les collectivités locales. Financer les projets, accompagner les jeunes dans les démarches administratives, c’est des choses qu’on peut faire dans les 3-4 mois. Il faut aussi rajeunir le leadership, que des jeunes, y compris de la diaspora, trouvent des responsabilités importantes. En 4 mesures, on leur enverrait un signal très fort. Et il y a quelque chose qui plaira aussi aux vieux, ce sont des mesures de bonne gouvernance. Réduire le train de vie de l’État, publier le salaire du Président, du Premier ministre, les revenus des leaders, leur patrimoine et s’ils ne le font pas, les arrêter et les mettre en prison. Il faut envoyer assez de signaux dans les 6 premiers mois pour que le pays sache que les choses ne seront plus comme avant en termes d’exemplarité, d’honnêteté, de rigueur. Ça, ça peut beaucoup aider à ouvrir et à collaborer avec les jeunes.

Quelles seraient vos mesures de long terme sur l’éducation ?

On envisage un programme décennal qui privilégiera la qualité sur l’accès à l’éducation. On a dit que tous les enfants devaient aller à l’école, avec la démographie, on a construit des salles et des salles de classe et malgré ça, il y a parfois 250 élèves par classe ! Et on a oublié l’essentiel : les enseignants. Il faut ralentir les constructions mais former plus les enseignants. Ca va faire, si la démographie ne change pas, que tous les Maliens ne pourront plus aller à l’école, mais il faut assumer un choix. Il faut que le peu qui arrive à l’école soit bien formé. Plutôt qu’un modèle de masse et personne n’est bien formé. Nous allons prendre deux ans pour préparer ce grand programme.

Vous pensez que c’est possible, pour un homme politique jeune, comme vous, de ne pas être récupéré par un système qui existe depuis des générations ?

Si je devais être récupéré par le système, je l’aurais déjà été, parce que j’y suis depuis une dizaine d’années, j’ai quand même été Premier ministre. Le système me combat aujourd’hui, très férocement. Le régime mais aussi l’opposition, qui font partie du même système. Moi seul, je n’ai aucune chance d’y arriver. C’est pourquoi je suis en train de travailler à constituer une équipe. Avec d’autres leaders, pour présenter une offre politique structurée, des gens solides derrière, y compris de la diaspora. Si nous arrivons à peu près à une quinzaine de leaders à conquérir ensemble le pouvoir, on se donnera plus de chance. Seul, je n’aurai aucune chance, mon parti ne fait pas le poids devant les gros partis. Il faut qu’on agrège les forces. On va se battre pour ça, on n’a pas le choix, si on veut que le pays continue à exister. Il faut qu’on se batte.

 

Source: lepoint

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Pour le candidat à la présidentielle, c’est en intégrant la jeunesse et en parlant franchement de démographie que l’on freinera la migration. À 41 ans, Moussa Mara peut se targuer d’une expérience politique que peu d’Africains ont eue à son âge : candidat à la présidentielle de 2013, il n’avait...