Les relations diplomatiques entre la France et le Mali ne sont pas au mieux de leur forme. Les deux pays se regardent en chiens de faïence, sur fond de joutes verbales et diplomatiques.

 

Entre Bamako et Paris, ce n’est plus le grand amour. Aux locutions latines bien léchées de l’ancien régime ont succédé les mots et expressions au vitriol des autorités de la transition. Les deux pays se livrent à une passe d’armes depuis des mois. Et, parmi les déclarations très peu diplomatiques qui reviennent en boucle, on note celle du Premier ministre malien, Choguel Kokalla Maïga, accusant la France « d’abandon en plein vol », mais aussi la réaction du Président français, Emmanuel Macron, qualifiant le chef du gouvernement malien « d’enfant de deux coups d’État ».

Quatre mois après, c’est le statu quo. Ce qui était au départ une brouille semble désormais se muer en des turbulences diplomatiques. Et les jours actuels ne prédisent aucune sortie de crise immédiate.

Dans un communiqué en date du 24 janvier, le Mali a demandé au Danemark de retirer « immédiatement » la centaine de soldats arrivés récemment dans le pays pour participer à la Task force Takuba, initiée par la France, sans son « consentement » et en violation de la législation en la matière. En toile de fond de ce refus, les tensions avec la France. Le Danemark a adhéré à la convention dite SOFA (Status of forces agreement) établie par la France et qui fournit le cadre juridique d’une présence au Mali. Les autorités de la transition ont demandé mi-décembre à la France la révision des accords de défense qui lient les deux pays. « Si vous demandez le changement d’un contrat, vous devez continuer à l’appliquer jusqu’à ce qu’il soit changé », peste une source diplomatique. Le Premier ministre Choguel Maiga a assuré que plus aucun pays n’interviendrait au Mali par procuration.

À Paris, la ministre française de la Défense, Florence Parly, a affirmé devant l’Assemblée nationale sa solidarité avec le contingent danois, dont elle juge le déploiment « légal » contrairement aux affirmations des autorités maliennes. Elle a également fait savoir que la France avait engagé une « concertation approfondie » avec ses partenaires européens qui participent à la Task force Takuba, pour répondre à la « rupture des engagements et aux provocations de la junte malienne ».

Comment en est-on arrivé là ?

Lors du sommet du G5 Sahel de février 2021 à N’Djaména, la France avait félicité les progrès réalisés par les autorités de transition maliennes, alors dirigées par Bah N’daw et son Premier ministre Moctar Ouane, plus conséquents que ceux du régime IBK. « En quelques mois, je dois bien dire que ces autorités de transition ont donné plus de gages que les autorités précédentes en trois ans. Ce réalignement avec les nouvelles autorités de transition maliennes […] ouvre une fenêtre d’opportunité pour effectuer des percées militaires, civiles et politiques », avait déclaré Emmanuel Macron.

Six mois plus tard, le ton du Président français changera à l’égard des autorités de la transition, dont le colonel Assimi Goïta assure désormais la présidence et Choguel Kokalla Maïga le poste de Premier ministre après le forcing pour la démission de Bah N’daw. Emmanuel Macron a affirmé fin septembre 2021, lors de la clôture de la Saison Africa 2020 à l’Élysée, qu’il n’attendait « rien » du gouvernement malien, avant d’ajouter que celui-ci devait respecter ses engagements en organisant des élections en février 2022.

Cependant, au-delà des « deux coups d’État » et de la demande d’un retour à l’ordre constitutionnel, les autorités maliennes pointent du doigt leur désir de souveraineté et de liberté de choisir leurs partenaires comme étant le carburant du « terrorisme diplomatique » qu’elles subissent. « Ce qui est réconfortant, c’est que le chef de la politique extérieure, le colonel Assimi Goïta, a une vision claire de là où nous voulons aller. Et les principes sur lesquels notre politique extérieure est fondée aujourd’hui sont très clairs, notamment le respect de la souveraineté du Mali, de la dignité et des choix politiques des Maliens en termes de partenariat », a déclaré récemment  Abdoulaye Diop, le chef de la diplomatie malienne.

Pour certains analystes, le rapprochement Bamako – Moscou est évoqué comme étant en réalité le facteur déclencheur de ces tensions diplomatiques entre la France et le Mali. Plusieurs pays de la communauté internationale accusent aussi Bamako de se payer les services de la société de sécurité privée russe Wagner. Accusations balayées par les autorités maliennes, qui parlent plutôt « d’instructeurs russes » dans un partenariat avec l’État russe. « Dans une grande mesure, le rapprochement entre Bamako et Moscou a effectivement porté la brouille à un niveau diplomatique, où les évènements en Ukraine deviennent un facteur de blocages supplémentaires, qui ont contribué à cette crise. Par cette initiative, Bamako entre dans la géopolitique pour le bon ou pour le pire », explique Richard Moncrieff, Directeur Sahel par intérim à International crisis group.

Pour le Dr. Amidou Tidiani, enseignant-chercheur à l’Université Paris-13, « le premier et le plus important facteur déclencheur » de cette tension diplomatique, c’est « l’échec de la France à aider le Mali à lutter contre le terrorisme ». «  En réalité, si ça n’avait pas été la Russie, ça aurait été la Turquie ou une autre puissance. Le Mali était dans une stratégie de réorientation de sa stratégie militaire parce que la coopération avec la France dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, et même face à la rébellion armée, a montré ses limites. C’est pourquoi le pays a décidé de diversifier ses partenaires militaires. Ce qui donne aujourd’hui la situation que nous connaissons ».

Une brouille parmi d’autres

L’état diplomatique fiévreux actuel entre Bamako et Paris n’en est pas à sa première. Sous le régime militaire du général Moussa Traoré, il y avait des frictions entre les deux pays, mais « pas très ouvertes comme on le voit de nos jours ». Comme le 20 juin 1990, lors de la 16ème Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France, dans la commune française de La Baule, auquel étaient invités 37 pays africains, dont le Mali mené, dirigé le Président Moussa Traoré.

François Mitterrand, le Président français de l’époque, avait invité ses hôtes à lancer un processus de démocratisation sous peine d’être privés de tout soutien financier français. Déclaration mal perçue par certains chefs d’État, dont le Malien.

« Le Roi Hassan II a pris la parole au nom de ses pairs africains et a déclaré au Président Mitterrand  que l’Occident avait mis plus de 200 ans pour aller à la démocratie. Et que, avec seulement 30 ans, on devait laisser l’Afrique aller à son rythme. François Mitterrand a interpellé nommément en salle de conférence le Président Moussa Traoré, qui avait une vision de gouvernance différente. Et Moussa lui a rétorqué que ce n’était pas une camisole de force pour le Mali », se souvient un journaliste présent dans la salle.

« Lors d’un déjeuner à l’Élysée, en marge du Sommet de La Baule, François Mitterrand a demandé au Président Moussa Traoré de fermer la Banque de Développement du Mali (BDM), car il estimait qu’elle était mal géré. Il avait la liste des principaux débiteurs de la BDM, dont il a cité quelques noms au Président Traoré, qui a répondu que c’était normal, comme dans toutes les banques d’ailleurs, et que cela ne les emmenait pas à fermer. Mitterrand a répondu qu’il ne mettrait plus un sou à la BDM et Moussa Traoré a dit tant mieux. On était à table et il a dit qu’il n’avait plus faim. C’est comme cela qu’il s’est retourné vers le Maroc en termes de coopération bancaire », se souvient un ancien collaborateur, qui accompagnait le Président Moussa Traoré.

Il poursuit en disant que le Président Moussa Traoré savait que  l’ONG « France Liberté » de la Première Dame française, Danielle Mitterrand, « était avec les démocrates, mais il n’a pas réagi.»

Vers une réduction de l’influence française ?

Jamais le pré carré français n’a autant souffert d’instabilités sociopolitiques. En Guinée, au Mali, au Tchad, en Centrafrique et tout récemment au Burkina Faso, avec un coup d’État militaire. Profitant de cette situation, sur fond de sentiment anti-néocolonialiste et antipolitique française, d’autres partenaires sont à l’affût pour prendre la place de Paris.

Les regards sont notamment tournés vers la Russie et la Chine, qui lorgneraient la zone. Les deux pays affichent clairement leur soutien à Bamako. Ils ont d’ailleurs bloqué un projet de déclaration commune soutenant les sanctions de la CEDEAO  contre le Mali à l’initiative de la France.

Pour Richard Moncrieff, cette posture des deux puissances n’est pas nouvelle et s’inscrit surtout dans leur lecture générale des affaires internationales, avec en ligne de mire des intérêts. « Toute la stratégie des deux dépend d’un affichage en tant qu’amis dans le soleil et sous la pluie, et cela peu importe la nature du régime en place. Cette fois-ci, l’intérêt est vital, car de cela découlera le retour de la Russie sur le continent, avec tous ses avantages commerciaux et diplomatiques, et en même temps cela puise dans une conception des affaires internationales qui est très ancrée à Moscou, Pékin et ailleurs et qui résonne dans les palais présidentiels africains pour des raisons qu’on comprend facilement ».

L’Algérie également profite des clivages entre Paris et Bamako pour renforcer sa présence dans le dossier malien. Alors que le pays est sous embargo économique et financier, elle l’a assuré de sa disponibilité à l’accompagner et se propose déjà de jouer  les médiateurs. Tout récemment, elle a fait don de 400 000 doses de vaccins contre la Covid-19 et de 108 tonnes de denrées alimentaires à Bamako.

Pour Dr. Amidou Tidiani, ce qui se passe au Mali dépasse le seul cas malien et pourrait se métastaser en d’autres lieux. « Au-delà du Mali, la France est en train de perdre son influence au sein des États d’Afrique de l’Ouest. Et l’enjeu est très important, car l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale sont les seules régions du monde où elle a encore du poids, au sens politique et au sens économique. Si elle venait à perdre cela, elle ne mériterait plus qu’on l’appelle une puissance ».

À quoi s’attendre prochainement ?

Dans cet imbroglio diplomatique, une sortie de crise immédiate est chimérique. À  Bamako, on garde jalousement secret un plan de riposte aux sanctions de la CEDEAO, on tient des discours anti-néocolonialistes et on démarche d’autres partenaires. À Paris, on mobilise les pays de l’Union européenne et toute la communauté internationale pour mettre la pression sur le Mali. Une issue immédiate est  incertaine. « On devrait s’attendre à ce que le bras de fer avec la CEDEAO continue, même si l’on sait que cette dernière n’y a pas intérêt. Avec la présidence française de l’UE, l’étau pourrait se resserrer sur Bamako. Mais on constate également que le Mali est en train de tenir face à toutes ces sanctions. On peut aussi imaginer que le pays continue de diversifier ses partenaires, d’envisager la possibilité de se réapprovisionner, même financièrement, par d’autres voies », se projette Dr. Amidou Tidiani.

« Je crois que des négociations sont à envisager dans les semaines à venir. L’Algérie a fait une offre de médiation qui me semble très pertinente. Cependant, la réparation des rapports avec l’Europe est plus difficile à envisager pour l’instant », pense Richard Moncrieff.

Il poursuit en affirmant que la présidence française de l’UE pourrait finalement ne pas avoir beaucoup d’impact. « Malgré ses ressources considérables, l’UE se trouve actuellement bloquée par la volonté de la junte militaire à Bamako de jouer un jeu maximaliste et de rejeter les partenariats européens, à la fois bilatéraux et multilatéraux. Dans cette situation, Bruxelles ne peut pas faire grand-chose ».

Toute en rappelant que le Mali tient à sa souveraineté comme aux prunelles de ses yeux, le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga rassure. « Le Mali et la France constituent un vieux couple. Il y a par moments des scènes de ménage, mais je ne crois pas que ça va aboutir au divorce. Les uns sont énervés, ils disent beaucoup de choses sur le coup de l’énervement. Je pense qu’il y a beaucoup de perte de sang-froid ».

Boubacar Diallo

Source : Journal du Mali

MaliwebPolitique
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