De passage à Paris, Moussa Mara, ancien Premier ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta, a accordé une interview au confrère de Paris Mactch, publiée le 26 avril dernier, dans lequel, il dresse un tableau sans concessions de la situation politico sécuritaire de notre pays. Si le défi du retour de l’Administration d’Etat, de la réouverture des écoles sur l’ensemble du territoire, du retour des réfugiés et la question de la sécurité reste posé, Moussa Mara se veut optimiste pour l’avenir de son pays. Le signal donné par le nouveau gouvernement mis en place en début du mois, la jeunesse de notre pays ainsi que le dynamisme affiché par ces hommes poussent à croire que le Mali, une nation de culture et de civilisation, pourra sans nul doute se tirer d’affaires. Nous vous proposons l’intégralité de son interview !

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Comment analysez-vous la situation sécuritaire au Mali ?
La situation sécuritaire dans notre pays est volatile et se situe à un niveau alarmant. Partout sur le territoire, notamment au nord et au centre, les citoyens vivent dans une relative psychose, ce qui fait de l’insécurité, aujourd’hui, la première préoccupation des Maliens, y compris de la diaspora qui nous interpelle à chaque fois qu’elle a l’occasion de s’adresser à un responsable public. Cela vient de m’arriver ici même à Paris.

Certains analystes parlent d’une guerre interethnique, est-ce votre avis ?
Les conflits communautaires et socioprofessionnels sont quelques fois décrits à tort comme des guerres interethniques. On a tort d’assimiler leurs activités à leurs origines ethniques. Les Peuhls sont souvent éleveurs et les Bambaras des travailleurs de la terre. La plupart des tensions entre ces groupes s’expliquent par les problèmes d’accès aux terres entre éleveurs et agriculteurs. On a tort de les réduire à des conflits entre Bambaras et Peuhls. Cela étant dit, le risque de dérapages voire de débordements vers des conflits intercommunautaires existe. Il est stimulé par l’accroissement des affrontements, des revanches liées à des différends de plusieurs décennies, des représailles consécutives à des attaques terroristes imputées à un groupe donné… Prenons-en garde.
L’État doit faire de la réouverture des écoles une priorité.

Il ne se passe pas un jour sans que l’on ne parle de violences dans le centre du pays, comment cette insécurité venue du Nord a-t-elle réussi à se déplacer ?
Il y a d’abord le facteur du recul de l’Etat qui a déserté de pans entiers du territoire dans ces zones où l’accès est difficile avec une grande présence d’eau. Il y a ensuite la circulation des armes, une escalade qui se traduit par la course aux armements afin de se protéger. Il y a également la persistance du banditisme et du terrorisme islamiste, du fait de l’existence dans la zone de leaders radicaux. La stigmatisation liée aux attaques terroristes, les problèmes relatifs à la coexistence difficile et belligène entre les pasteurs et les sédentaires, les éleveurs et les agriculteurs dans un cadre où il n’y a pas de régulateur officiel, ni d’intercesseurs traditionnels, tout cela crée les conditions de confrontations. Il y a enfin une grande paupérisation des populations, comme ailleurs au Mali, qui les fragilise et facilite la criminalisation de la zone, mais aussi le développement d’idéologies extrémistes.
Les groupes armés et les autorités intérimaires se partagent le pouvoir.

D’après un rapport de l’agence des Nations unies au Mali (Ocha-Mali) plus de 700 écoles ont fermé entre Kidal et Ségou, quelle a été votre réaction ?
C’est l’une des illustrations les plus dommageables de ce recul de l’État. Lorsque nos forces de sécurité quittent des positions, elles laissent derrière elles des territoires désertés entrainant dans leur sillage le départ de l’administration, des collectivités territoriales, de la justice, des écoles et des centres de santé. Cela n’est pas acceptable. L’État doit accroitre ses efforts pour assurer sa présence sur le territoire. Il doit faire de la réouverture des écoles une priorité. La souveraineté, c’est d’abord le contrôle étatique à l’intérieur des frontières et ensuite la fourniture de services aux populations partout où ils se trouvent sur le territoire.

De nombreux experts de la crise malienne pensent que le processus de paix au Mali n’avance pas, que les retombées de l’Accord d’Alger (2015) ne profitent qu’aux acteurs de la crise. Les populations se sentent exclues du processus, d’où les blocages de l’installation des autorités intérimaires à Tombouctou pendant presque deux mois. Quelle est votre réaction ?
La question des autorités intérimaires à l’origine est marginale. Tâchons de distinguer l’essentiel de l’accessoire. L’essentiel c’est le retour de l’administration partout sur le territoire dans le sillage du redéploiement de l’armée. Cela favorisera le retour des réfugiés et le redémarrage des activités socio-économiques. Cela implique aussi le désarmement des milices, leur réinsertion et l’organisation d’élections. Tout cela dans un délai de deux ans environ. Presque deux ans après la signature des accords d’Alger, moins de 10 % du chemin a été parcouru. Pire : l’ordre des choses a été inversé, les acteurs de la mise en œuvre de l’accord s’enlisent dans des débats peu productifs. L’État est en grand retard dans la conduite des reformes, le désarmement n’a pas commencé, le redéploiement de l’administration non plus. Les groupes armés et les autorités intérimaires se partagent le pouvoir. Il n’est pas étonnant que les populations réprouvent la mise en place de ces autorités là où elles estiment n’avoir pas été associées, surtout quand les leaders nommés ne sont pas représentatifs. Il faut sortir de cette situation en se fixant des objectifs délimités dans le temps et en entrainant les acteurs sur l’essentiel. C’est l’État qui doit exercer le leadership dans la mise en œuvre de l’accord de paix. C’est le seul moyen d’avancer tout en permettant d’indexer les acteurs de mauvaise foi, fort nombreux, n’ayant pas intérêt à la paix et soucieux de faire durer ce processus et les avantages qu’ils tirent de la situation chaotique actuelle.

À quand le désarmement des ex-rebelles ? Le retour des réfugiés ? Ces questions ne sont-elles pas importantes pour l’avancement du processus de paix au Mali ?
C’est ce que je disais précédemment. Ce sont les questions clés. Le désarmement avance péniblement. Les camps destinés à recevoir les combattants, à désarmer, ont été construits dans leur majorité. Il reste à les identifier, répertorier et stocker les armes, déterminer leurs destinations et dans un délai court (trois mois) les orienter vers leurs destinations finales. Ce processus doit démarrer, car la commission en charge de cette tâche a été mise en place il y a deux mois ! On aurait pu la mettre en place plus tôt comme la plupart des actions réalisées récemment. Espérons que les choses avancent maintenant. Mais sans objectifs clairs, sans calendrier, sans définition univoque des tâches et des responsabilités et monitoring serré du dispositif, on ne pourra pas avancer de manière décisive. Quant au retour des réfugiés, c’est la résultante de l’avancée de la sécurité sur le terrain. Quand les foires et marchés commenceront à fonctionner normalement, quand les gens pourront voyager pour commercer, rendre visite à leurs proches, quand les investissements dans l’agriculture, les infrastructures ou l’agro-industrie pourront être engagés… les réfugiés reviendront. Personne n’est heureux loin de chez lui, même pris en charge !
Presque deux ans après la signature de l’accord d’Alger, moins de 10 % du chemin a été parcouru.

Quel est selon vous l’avenir de l’accord d’Alger ?
Il y a deux perspectives : la plus heureuse est la reprise en main déterminée du processus de paix par l’État. Il doit jouer le rôle de moteur pour les autres acteurs, y compris la communauté internationale. Cela obligera les groupes armés à suivre le mouvement et à accompagner l’Etat, ceux d’entre eux qui sont de mauvaise foi seront rapidement démasqués et mis de côté ! Il y a la seconde perspective, celle des petits pas et du « tango macabre ». Elle correspond à une avancée timide sur un chantier suivi par un recul sur un autre chantier, enlisant le processus et maintenant l’insécurité et la volatilité de la situation, laissant perdurer le terrorisme et les trafics (drogue, armes, êtres humains…) qui alimentent l’insécurité et maintiennent ainsi une bonne partie de notre territoire dans une situation d’entre-deux, ni en guerre ni en paix. Cela arrangerait les seigneurs de guerre, dont de nombreux leaders rebelles et, peut-être, certains acteurs étatiques ! Cette situation peut lasser les Maliens, mais aussi les soutiens internationaux, entrainer le retrait de certains d’entre eux, annuler les projets d’investissements structurants indispensables à l’essor de notre pays. Elle peut déboucher sur une crise majeure. Il appartient à l’État de choisir laquelle de ces deux directions il doit prendre ! La récente orientation donnée par le chef de l’État au Gouvernement mis en place au début du mois d’avril est un signe positif à concrétiser rapidement.

Selon vous, qu’en est-il de l’avenir politique du président IBK ?
Il ne m’appartient pas de faire des prédictions d’avenir politique pour le président IBK. Cependant, comme dans tous les pays au monde, l’avenir politique d’IBK comme celui de Moussa Mara appartient au peuple malien.

Le gouvernement nommé par IBK, le quatrième de son mandat, sera-t-il apte à faire face aux enjeux politiques et sécuritaires du Mali selon vous ?
Je souhaite le meilleur au nouveau gouvernement. Le Premier ministre, qui a été ministre dans le gouvernement que j’ai dirigé en 2014 et 2015, est un homme attaché à son pays et un fervent adepte de l’exemplarité des leaders. Lui et son gouvernement doivent réussir pour aider le chef de l’État à servir le Mali. En tant que responsable public, citoyen et patriote, je suis optimiste pour l’avenir de notre pays. Une terre qui vit certaines des plus formidables organisations humaines du continent africain, une vieille civilisation et un espace de convivialité et d’harmonie humaines comme le Mali ne peut pas être une zone de conflits, de violences et de perditions. Les moments sont durs, mais nous nous en sortirons. Grâce notamment à notre jeunesse. Le Mali est un pays jeune. Ces derniers représentent plus de 80 % de la population. Ils savent être dynamiques, braves et impliqués sur tous les sujets majeurs. Il leur manque la confiance des ainés, quelques fois la confiance en soi et de temps en temps des aptitudes appropriées pour accomplir leurs desseins. Je suis persuadé qu’ils sauront relever les défis, on sent ici ou là des organisations de la société civile, des incubateurs de startups, des associations de producteurs, des capitaines d’industrie, des artistes, des créateurs jeunes qui font bouger petit à petit le Mali. On sent aussi pointer un leadership politique et administratif jeune, dans la suite des changements intervenus en occident (Italie, Grèce, Pays-Bas et récemment la France) qui s’organise pour assumer ses responsabilités et s’impliquer dans la construction du Mali de demain. Je suis optimiste.

Source : Paris Mactch

 

Source: info-matin

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De passage à Paris, Moussa Mara, ancien Premier ministre d’Ibrahim Boubacar Keïta, a accordé une interview au confrère de Paris Mactch, publiée le 26 avril dernier, dans lequel, il dresse un tableau sans concessions de la situation politico sécuritaire de notre pays. Si le défi du retour de l’Administration...