Au Mali, le chef de l’Etat sortant, Ibrahim Boubacar Keïta, n’a pas encore formellement annoncé sa candidature à la présidentielle du 29 juillet, mais celle-ci ne fait guère de doute et la campagne bat déjà son plein. Le 12 mai, le chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, s’est lancé dans la course lors d’un meeting dans le plus grand stade de Bamako. Deux fois, il est arrivé deuxième, en 2002 et en 2013. Cette fois, peut-il gagner ? De passage à Paris, le président de l’Union pour le République et la Démocratie, l’URD, répond à RFI.

RFI : Vous voulez restaurer l’autorité de l’Etat. Mais les visites récentes du Premier ministre Boubèye Maïga, à Kidal et dans le centre du pays, n’est-ce pas le signe que cela va mieux ?

Soumaïla Cissé : Non, au contraire. Je pense que c’était des visites de faire-valoir. C’était plus des visites de campagne à mon avis. Vous savez, les conditions dans lesquelles le Premier ministre a été à Kidal ne sont pas de bonnes conditions. Il a fallu accepter d’aller sans la sécurité de l’Etat, accepter de payer de l’argent, accepter de limiter la visite, accepter de déployer le symbole de l’Azawad. Et sa dernière visite à Ménaka, c’était pour remettre des groupes électrogènes. Je ne pense pas que ce soit là la principale préoccupation des populations de cette zone et les groupes terroristes, malheureusement, occupent encore le terrain.

Vous critiquez, vous critiquez… Mais qu’est-ce que vous ferez de mieux si vous êtes élu ?

Je crois qu’il faut aujourd’hui tirer les leçons. Ce qu’il y a c’est qu’il y a eu un manque de dialogue réel. Le dialogue d’abord avec les forces vives de ce pays. Je crois qu’il faut pouvoir échanger.

Il y a eu la Conférence d’entente nationale ?

La Conférence d’entente nationale, là aussi, malheureusement, à la suite il y a eu un projet de charte qui a été rejeté le lendemain par les groupes armés. En fin de compte, il y a une réunion pour rien. Tout cela montre que le suivi n’est pas là. Je pense qu’il faut s’interroger sur la sincérité des acteurs. C’est l’engagement réel du gouvernement pour l’application de cet accord.

Autre cheval de bataille, la lutte contre la corruption. Quand vous dites qu’il y a corruption au plus haut niveau de l’Etat, voulez-vous dire dans l’entourage du chef de l’Etat ?

Vous savez, quand un gouvernement est mis en cause par le Fonds monétaire international, je crois qu’on ne peut pas aller plus haut. Quand le Fonds monétaire international à l’époque de ces avions, à l’époque de ces matériels militaires surfacturés… Quand on a parlé de ces engrais frelatés, quand on a parlé de ces tracteurs… Jusqu’à ce que le gouvernement – le chef de l’Etat -, soit obligé de se séparer de ses ministres, je crois qu’on ne peut pas aller plus haut.

Mais justement, il y a eu sanction.

Mais il n’y a pas eu sanction, puisque tous ceux-ci ont été rétablis dans leurs fonctions. Certains se sont retrouvés à des postes encore plus prestigieux, deux se sont retrouvés à l’international. En fin de compte, on les a fait sortir par une porte et ils sont rentrés par une autre porte.

Vous êtes populaire, on l’a vu lors de votre meeting du 12 mai dans un stade de quelque 80 000 personnes. Mais vos adversaires disent que, comme vous êtes natif du Nord, c’est un handicap dans un pays à forte majorité bambara.

Non, je crois que ce n’est pas vrai. Vous savez, ceux qui ont voté pour moi ne sont pas que des gens du Nord. Le nombre de députés que j’ai c’est des députés de Kayes, c’est des députés de Ségou, c’est des députés de Sikasso… Je crois que c’est un faux combat. Quand on n’a pas d’arguments, on dit cela. Et les 80 000 à 100 000 personnes qui étaient au stade le samedi 12 mai, je crois qu’on peut bien voir qu’ils ne sont pas des natifs du nord du Mali. Je crois que nous avons acquis une notoriété à travers les années, à travers ce que nous avons pu réaliser. Je crois que c’est cette crédibilité qui a fait qu’il y a eu cette affluence au niveau du stade du 26-Mars, le samedi 12 mai.

En 2013, le chef islamiste Mahmoud Dicko et le chef traditionnel de Nioro ont appelé à voter Ibrahim Boubacar Keïta. Est-ce que vous ne craignez que cela se produise cette année ?

Non, ce qui est constant, c’est que le président a eu effectivement le soutien des chefs traditionnels, il a eu le soutien de la junte militaire, il a eu le soutien de certains grands pays étrangers, mais il n’est pas passé au premier tour. Aujourd’hui, il n’a pas le soutien des forces religieuses. La junte n’est plus là et les pays étrangers ont changé de paradigme.

Vous pensez à la France ?

Je pense en tout cas à tous ceux qui ont pu l’aider de façon assez ouverte. Aujourd’hui, les chefs religieux, j’ai eu la chance de les rencontrer. J’ai rencontré tout dernièrement le chérif de Nioro, j’ai rencontré l’imam Mahmoud Dicko, j’ai rencontré le Cheick Madani… Et je sais qu’aujourd’hui ils sont revenus d’une situation à laquelle ils croyaient. Ils croyaient vraiment que le président actuel allait restaurer l’autorité de l’Etat et l’honneur des Maliens. Aujourd’hui, le constat est patent. Je crois très sincèrement qu’ils ne vont pas le soutenir comme ils l’ont fait la dernière fois.

Pour gagner au deuxième tour, il vaut mieux créer une dynamique dès le premier tour. Or, cette dynamique n’existe pas, puisque les candidatures sont multiples.

Mais cette dynamique, vous l’avez vue le 12 mai, vous en avez parlé. C’est la première fois dans l’histoire du Mali qu’un parti politique de l’opposition remplisse un stade jusqu’à le faire déborder. Cette dynamique est là. Elle est visible, elle est physique. Et c’est cette dynamique qui va faire la victoire.

Oui, mais il ne suffit pas de remplir un stade pour gagner une élection.

Mais il faut déjà remplir un stade pour gagner une élection. Si vous ne remplissez pas le stade, ce n’est pas la peine d’y aller.

Non à la triche, avez-vous dit lors de ce meeting du 12 mai. Vous craignez la fraude ?

Vous savez, j’ai les éléments de fraude de 2013.

Au deuxième tour ou au premier ?

Au deuxième tour, en tout cas. Je les ai. Je ne les ai pas publiées à l’époque parce qu’on m’aurait traité de mauvais perdant. Maintenant, ils sont disponibles. Mais ce que je crains avant tout c’est toute crise postélectorale. Parce qu’une crise postélectorale c’est la catastrophe dans notre pays. C’est pour cela que nous-mêmes nous avons écrit au président du Conseil de sécurité, au président de l’Union africaine, au président de la Cédéao, pour qu’il y ait une certification des élections, comme en Côte d’Ivoire, pour qu’il y ait de bonnes élections au Mali. Parce que ce que nous voulons c’est vraiment éviter toute crise postélectorale. Que celui qui a gagné, eh bien qu’on le reconnaisse tous. Nous nous battons pour la crédibilité, nous nous battons pour la transparence. Parce que, tout autre schéma serait à la merci de n’importe quel aventurier et ce n’est pas souhaitable pour le Mali. Beaucoup d’enfants étrangers sont morts chez nous – qu’ils soient français, qu’ils soient d’autres pays africains –, et pour arrêter cela nous avons besoin de l’aide et du soutien de la communauté internationale. Non seulement les jours dans les bureaux de vote, mais aussi dans la centralisation. Je pense que c’est un chemin vertueux que nous avons proposé.

Par Christophe Boisbouvier – rfi.fr
Diffusion : lundi 21 mai 2018
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Au Mali, le chef de l’Etat sortant, Ibrahim Boubacar Keïta, n’a pas encore formellement annoncé sa candidature à la présidentielle du 29 juillet, mais celle-ci ne fait guère de doute et la campagne bat déjà son plein. Le 12 mai, le chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, s’est...