La journée du 1er décembre de chaque année a été retenue par la communauté internationale, comme la Journée Mondiale de la lutte contre le sida.

Une journée internationale pour célébrer la lutte contre cette pandémie, une journée de réflexion, de soutien, de solidarité et d’entraide au niveau global et national, aux personnes infectées et affectées par ce fléau.  A cette occasion, Malick Sène, ex Secrétaire exécutif du Haut Conseil national de lutte contre le Sida, a tenu à rendre un vibrant hommage à l’ancien Président Amadou Toumani Touré qui «  a été incontestablement le champion de la lutte contre le Sida au Mali ». Lisez plutôt !    

Le Président Alpha Oumar Konaré, par solidarité avec les personnes vivant avec le VIH/SIDA, a décidé de porter cette Journée d’un jour, à 30 jours, et de consacrer tout le mois de décembre, à la lutte contre cette pandémie.

Ce mois de décembre 2021, nous paraît donc être la période la plus indiquée, pour nous acquitter d’un devoir de mémoire, d’une  obligation morale de souvenir, et de reconnaissance, pour rendre hommage, et remercier en même temps, l’un des baobabs, l’un des géants de la lutte contre ce fléau au Mali, qui nous quittés le 10 novembre 2020, il y a un an, à trois semaines de l’édition 2020 de ce mois sacré de lutte: j’ai nommé le Président Amadou Toumani Touré, affectueusement, appelé ATT.

Oui, ATT a été incontestablement le champion de la lutte contre le sida au Mali. Cette pandémie a été un de ses soucis importants, elle est progressivement devenue une de ses priorités, et finalement un de ses succès majeurs.

Lorsque j’ai pris ma retraite de l’Unicef pour rentrer au Mali en décembre 2003, le Président ATT m’a reçu en audience à Koulouba, pour me confier la gestion d’une commission technique chargée de préparer la riposte nationale contre cette pandémie.

C’était un grand honneur pour moi, de me voir confier cette lourde mission, si stratégique, et si importante, juste une semaine après mon retour au pays natal. Et c’est avec un grand plaisir, que je l’ai acceptée.

J’étais assez à l’aise, car je venais de l’Afrique australe, une des régions les plus infectées, et les plus affectées au niveau mondial : l’Afrique du Sud, le Swaziland, le Mozambique, le Kenya, le Burundi, le Rwanda, la Tanzanie, la RDC…

C’était la zone épicentre du fléau, avec les taux de séroprévalence les plus élevés au niveau mondial, à cause de la ruée des hommes vers les nombreuses zones minières de ces pays, les éternels conflits ethniques, économiques et politiques et géostratégiques, mais aussi à cause de leurs habitudes socio-culturelles, où les femmes sont souvent obligées de prouver leur fertilité avant le mariage.

Tous ces pays sont passés très rapidement de 0%, à 1%, à 2%, à 3%, et souvent à plus de 10%, voire plus, en l’espace d’une petite décennie.

Où se trouvaient les dirigeants de ces pays pendant cette période de contamination ? Où se trouvaient ces autorités nationales que sont les Rois, les Présidents, les Premiers Ministres, les membres du Gouvernement, les parlementaires, les décideurs, les chefs traditionnels ?

Oui, où se trouvaient toutes ces autorités lorsque le mal s’installait, et se propageait dans le pays, Ils étaient tous présents. Tout se passait sous leurs yeux, ils étaient simplement préoccupés par d’autres priorités que la santé de leurs populations.

Vu les enjeux et les énormes défis, pour réussir la lutte contre ce fléau, il faut impérativement une volonté nationale, il faut l’engagement personnel des leaders à tous les niveaux, et précisément, celui du Chef de l’Etat.

Sans cet engagement du leadership au plus haut niveau du pays, du département ministériel, ou de la région, rien de durable, ni d’important, ne peut réussir en Afrique.

L’histoire jugera très sévèrement les leaders qui auront failli à leur mission de protection de leur peuple, malheureusement, beaucoup ne seront plus aux affaires, ni même vivants pour se défendre devant l’implacable tribunal de l’histoire.

Seuls les actes qu’ils auront posés, positivement ou négativement, répondront à leur place.

Aucun grand succès dans le développement d’un pays n’est possible, sans la volonté politique, sans l’adhésion, l’implication, et l’engagement des dirigeants, et des décideurs, et surtout les plus hauts placés.

Cela est tout aussi vrai au niveau d’un pays, que d’une région, d’une famille, d’une entreprise, que d’une école etc.

Je n’avais pas le droit de lui mentir, et comme tel, je lui ai froidement décrit les tristes réalités sur le terrain, et le drame que beaucoup de ces pays vivaient dans les contrées lointaines de cette Afrique australe.

J’ai terminé mes propos en lui rappelant qu’il était déjà positivement rentré dans l’histoire du Mali, en projetant le pays dans l’ère  démocratique, après une transition réussie,  des élections transparentes et bien organisées,  et la transmission du pouvoir au Président Alpha Oumar Konaré.

Je lui disais qu’il pouvait rentrer une seconde fois dans l’histoire du Mali par la grande porte, en réussissant le combat contre le VIH/SIDA, en positionnant le Mali dans le peloton de tête en Afrique.

Mais je lui ai aussi dit, qu’en tant que Président, qu’il sera jugé sévèrement et négativement par l’histoire, s’il ne s’engageait pas à fond, s’il ne prenait pas lui-même le devant de la lutte pour sauver son peuple.

En s’engageant, il aura le soutien des malades, des personnes infectées et affectées, ainsi que celui des bailleurs de fonds, qui avaient peur de l’explosion du fléau en Afrique sub-saharienne, région qui comptait à elle seule, les 3/4 des personnes infectées dans le monde.

Pour les occidentaux, Il fallait tout faire pour aider les africains à contenir la maladie, à la soigner en Afrique, pour éviter une exportation massive du fléau vers l’Europe, avec l’immigration qui commençait déjà à prendre son envol.

Tous les chefs d’état de l‘Afrique australe commençaient à s’inquiéter de la tournure que la courbe des contaminations prenait dans leur région, ils commençaient à s’engager, et à organiser la lutte dans leur pays respectif.

Lors de son allocution aux membres de son parlement, le Président Pierre Buyuya du Burundi, aujourd’hui décédé, disait en décembre 2000,  que la lutte contre le sida devait être considérée comme une véritable guerre, et comme telle, qu’il fallait s’organiser et se battre, avec des stratégies spécifiques, des stratégies militaires, des moyens humains et financiers importants, et des équipements appropriés, pour y face.

Dès ce jour de décembre 2003, le Président ATT s’était engagé, en prenant des décisions fortes, en nous instruisant de tout mettre en œuvre pour que le Mali soit le 1er de la classe en Afrique, sinon qu’il soit classé parmi les 1ers de la classe dans ce combat.

Tous les secteurs de la vie nationale devaient être responsabilisés : le secteur public, le secteur privé, et la société civile.

Sous la pression de la communauté internationale, et avec la promesse de la création d’un Fonds Mondial de lutte contre le SIDA, pour aider les pays en besoin, les chefs d’Etat africains de l’Union Africaine, venaient tous de signer la DECLARATION d’ABUJA en Avril 2001, une véritable déclaration de guerre contre le VIH/SIDA, qui, en son Art. 32 « déclarait que le SIDA devait être considéré comme une maladie exceptionnelle, et comme telle, il exigeait une réponse exceptionnelle ».

Plus loin en son Art. 34 les Chefs d’Etat africains disaient « Nous Chefs d’Etat, nous nous engageons à mettre en place un organe national de lutte contre cette pandémie, et à superviser nous-mêmes, cette structure ».

C’est le Président Alpha Oumar Konaré qui a signé cette déclaration au nom du Mali, mais c’est le Président Amadou Toumani Touré qui aura la lourde responsabilité de mettre en application de la plus belle manière cette déclaration.

Il n’en fallait pas plus, pour mettre la machine de guerre contre le sida en marche.

Aussitôt un organe national de lutte contre le sida, le Haut Conseil National de lutte contre le sida, a été crée. Il était rattaché directement au Président de la République, et présidé par lui même.

Une Déclaration de politique nationale de lutte contre le VIH/SIDA a été élaborée, et adoptée.

Cette Déclaration de politique organisait la lutte sur l’ensemble du territoire national, tant en termes de décentralisation, que de déconcentration, tant en termes de financement interne que de financement externe. Les rôles et responsabilités de tous les intervenants étaient clairement déclinés dans ce document.

Un robuste programme quinquennal a été mis en place avec des objectifs, clairs et précis.

Les secteurs publics, privé, et la société civile, devaient tous exécuter leur part du programme, et rendre compte à la nation lors des sessions annuelles du HCNLS.

Enfin pour promouvoir et protéger les droits de tous les maliens à l’accès aux soins, Il lança son célèbre ultimatum, qui était en lui seul, tout un programme national de lutte contre ce fléau : “je veux que les médicaments aillent aux malades, non le contraire”.

Des politiques sectorielles ont été développées, des structures de santé ont été créées, ou renforcées partout sur l’ensemble du territoire national, et les ARV ont été rendus disponibles partout, y compris à Kidal, où il n’y avait que 2 personnes malades.Les malades et les personnes vivant avec le VIH, qui étaient les plus impliquées, étaient traitées avec confidentialité et beaucoup de respect.

Ils se sont organisés en réseaux au niveau national, et en Associations au niveau local, et régional. Ces structures au nombre d’une centaine environ, étaient appuyées par des ONGs prestataires de services, pour mieux traquer le mal partout.

Les médicaments étaient disponibles partout, de Kayes à Kidal, et gratuitement.

Nos statistiques étaient élogieuses tant en nombre de personnes dépistées, que de malades mis sous traitement ARV.

Le Mali jouait un rôle leader dans la sous région, nos statistiques de la lutte ont explosé, le nombre de centres de dépistage et de traitement, le nombre de personnes dépistées et traitées, les statistiques discriminées en hommes/femmes, enfants/adultes, urbains/ruraux.

Les dimensions genre étaient prises en compte dans nos interventions, et elles étaient respectées.

Une fois par an, la session du HCNLS réunissait sous l’autorité effective du Président de la République, toutes les autorités nationales, régionales, et diplomatiques, ainsi que les PVVIH (les personnes vivant avec le VIH), les ONGs et les Associations impliquées pour faire le bilan, tirer les leçons, et faire des projections pour l’année suivante.

Le Président n’a jamais manqué une des sessions du HCNLS, et il lui est arrivé à plusieurs reprises, de retarder ses participations à l’Assemblée Générale des Nations Unies, pour présider les cérémonies du 1er décembre, la Journée Mondiale de la lutte contre le sida.

Aucun département ministériel, aucune région ne voulait être le dernier de la classe, ce qui créait une saine émulation entre les intervenants centraux et régionaux.

Lors des sessions annuelles du HCNLS, le Président tenait à décerner lui même, le Ruban d’or aux autorités les plus méritantes, les plus performantes, des ministres, ou des gouverneurs de région.

Le Secrétariat Exécutif du HCNLS (le SE/HCNLS) participait activement aux Journées Nationales du Paysan, avec des séances animées par des artistes comme les célèbres « Niogolons », pour sensibiliser et informer les populations rurales, et leur montrer l’impact de ce fléau sur le secteur rural (Office du Niger, CMDT, Orpaillage, la pêche, l’élevage, les Crises intercommunautaires, les zones de Crise du Nord).

Les efforts du Mali étaient reconnus dans les grandes rencontres sous régionales, régionales, et internationales.

A ce propos, une anecdote me vient à l’esprit. « Invité en session d’échange avec un pays de notre sous région, j’étais une fois très embarrassé par le très grand écart entre nos objectifs visés et nos résultats atteints, par rapport à ceux du pays qui nous invitait. Lorsque leur réalisation était de 1 350 personnes mises sous traitement ARV, et leur objectif visé pour la période  de 5 000 patients, le Mali était pour les mêmes périodes à 17 500 malades sous ARV, et un objectif de 55 000 malades  à mettre sous traitement», l’écart était trop grand.

La gestion du Président ATT, a été marquée par cinq évènements majeurs qui ont fortement honoré le Mali :

1 – La réunion pour organiser l’engagement dans la lutte contre le sida, des banques africaines, nationales et privées, s’est tenue à Bamako,

2 – lors de l’une des sessions des Nations Unies sur le VIH/SIDA, le Mali était le seul pays appelé à intervenir au nom de tous les pays du tiers monde.

3- lors de la réunion de reconstitution des ressources du Fonds Mondial en septembre 2010, le Président ATT était le seul intervenant au titre des pays du tiers monde.

4 – Au niveau de l’Union Africaine, le Mali était le seul pays francophone à siéger au niveau de l’Observatoire des pays africains, chargé de suivre la lutte contre le fléau du sida.

5 – Le Président du RMA +, (le Réseau malien des personnes vivant avec le VIH), assumait en même temps les fonctions de Président du réseau malien, du réseau ouest africain, et du réseau africain des PVVIH, à cause du rayonnement et des résultats obtenus par le Mali en la matière.

Le Président ATT a toujours traité avec respect et dignité les personnes infectées et affectées par cette maladie, en les recevant, et en leur affectant des logements sociaux, ou en cherchant du travail pour certains.

Chaque année, il recevait ses amis les enfants orphelins du VIH/SIDA, au palais de Koulouba, pour déjeuner avec eux, et leur apporter le soutien et la solidarité du peuple malien.

Le Mali était écouté, et respecté dans la sous-région en matière de lutte contre le sida. Il appuyait beaucoup de pays en difficulté, en leur envoyant des missions d’ambassadeurs de l’espoir, pour les aider à gérer certains problèmes sensibles.

Les religieux musulmans des pays voisins, venaient au Mali, s’inspirer de l’expérience de nos leaders religieux, dans la lutte contre le sida, particulièrement dans le domaine de la gestion des dossiers sensibles, touchant aux questions liées à la sexualité.

Les grandes entreprises et autres structures du secteur privé, avaient leur propre organe de lutte contre le SIDA, pour mieux protéger et participer financièrement à la prise en charge de leur personnel infecté ou affecté.

Les entreprises cotisaient pour cette prise en charge.

Cette remarquable organisation, et implication du secteur privé malien dans ce combat, était enviée par beaucoup d’autres pays, qui venaient s’inspirer de nos politiques et structures mises en place, y compris des pays anglophones.

Il faut ici saluer et remercier tous les bailleurs de fonds, particulièrement le Fonds Mondial, la Banque Mondiale, la Banque Africaine de développement, les partenaires privés et multisectoriels, les partenaires techniques et financiers, pour leur soutien au Mali.

Je voudrais aussi saluer et remercier tous les maliens qui nous ont aidé à tous les niveaux.

Mr le Président, pour stimuler, motiver vos

Ministres et Gouverneurs de région, vous aviez l’habitude lors des sessions annuelles du HCNLS, de leur décerner un prix d’excellence sous forme de RUBAN D’OR.

Comme je vous le disais le 1er jour de notre rencontre, que vous serez un jour jugé par l’histoire, pour votre engagement et les efforts que vous aurez fournis. Et que ce jour, vous ne serez peut être pas là pour vous défendre.

Mr le Président, ce jour est arrivé plus tôt que prévu, et c’est un immense privilège et honneur,  pour toute l’équipe nationale de la lutte contre le sida, du Secrétariat Exécutif National, aux Secrétariat Exécutifs régionaux, des ONGs aux Associations de lutte contre le sida, et enfin des PVVIH, et de leurs familles, sans oublier les bailleurs de fonds, de vous décerner symboliquement la distinction honorifique la plus élevée, celle du RUBAN DE DIAMANTS.

Grâce à votre engagement personnel dans la contre le sida, vos mérites, les efforts fournis, et les résultats atteints par le Mali sous votre gestion, nous vous décernons à titre posthume, d’une part le Grand Ruban de Diamants de la lutte contre le Sida, spécialement créé pour vous, et d’autre part de vous décerner le titre de CHAMPION de la lutte contre le sida au MALI.

Nous profitons de cette opportunité pour interpeller tous les maliens, et particulièrement toutes les autorités nationales, politiques, et administratives, religieuses et traditionnelles, à s’engager sans réserve comme lui, sinon à le dépasser dans la lutte contre cette pandémie.

J’interpelle ici, toutes les autorités nationales, et à tous les niveaux de la vie nationale, à s’inspirer de l’exemple du Président ATT, pour s’engager sans retenue, dans la lutte contre la pandémie du Covid19.

Merci Monsieur le Président, les héros viennent et passent, mais les légendes restent, ATT vous êtes devenu une légende, reposez vous en CHAMPION, et dormez en paix, les générations actuelles et futures continueront vos œuvres, et se souviendront toujours de vous.

Malick Sène

Ex Secrétaire Exécutif du Haut Conseil

National de lutte contre le SIDA (2004/2017)

Source: L’Aube

MaliwebSanté
La journée du 1er décembre de chaque année a été retenue par la communauté internationale, comme la Journée Mondiale de la lutte contre le sida. Une journée internationale pour célébrer la lutte contre cette pandémie, une journée de réflexion, de soutien, de solidarité et d’entraide au niveau global et national,...