L’origine des mondes culturels | Détruits par les djihadistes en 2012, les mausolées de Tombouctou, patrimoine mondial de l’Unesco, sont des miracles architecturaux et des symboles culturels maliens. Construits et reconstruits selon une tradition datant du XIVe siècle, ils restent menacés par le sable et la pollution.

Nombreux sont les philosophes, géographes ou encore juristes à avoir foulé le sol de Tombouctou, et à être inhumés dans ses célèbres mausolées. Construits à la main il y a 700 ans, ils tombent sous les coups de pioches des djihadistes d’Ansar Dine en juin 2012. Depuis, ils ont été rebâtis grâce à une mobilisation internationale, aux souvenirs d’anciens, au savoir-faire traditionnel des maçons maliens et à de nouvelles fouilles archéologiques. Placés sous la protection de l’Unesco, les mausolées n’en restent pas moins menacés, par l’ensablement et la pollution.

 

Mausolées, maisons funéraires des érudits

Aux XVe et XVIe siècles, Tombouctou, aux portes du Sahara, concentre les savoirs culturels et spirituels. Vingt-cinq mille étudiants s’instruisent alors dans le complexe universitaire Sankoré, auprès des oulémas musulmans, savants éclairés.

La présence de ces hommes remarquables et l’effervescence culturelle de la ville lui valent le surnom de “Cité des 333 saints” et une inscription, en 1988, au patrimoine mondial de l’Unesco, l’agence des Nations unies pour l’Éducation, la Science et la Culture. Les manuscrits produits par les érudits, les mausolées dans lesquels ils sont enterrés ainsi que les célèbres mosquées tombouctiennes font rayonner la ville malienne.

Les plus anciens mausolées datent du XIVe siècle. Ils sont dispersés dans les rues, les cimetières extérieurs de la cité et à l’intérieur des grandes mosquées historiques de Djingareyber, Sankoré et Sidi Yahia. L’Unesco en a classé seize au patrimoine mondial.

Avant leur construction, les emplacements des mausolées sont consacrés par des rituels. Les maçons répandent sept céréales dans leurs fondations. Témoins du soufisme, une branche spirituelle de l’islam, ces sépultures ont été édifiées par des anonymes, “généralement la famille ou les disciples des saints concernés, afin de protéger leurs tombes d’éventuelles profanations”, explique El Boukhari Ben Essayouti, président de la Coalition malienne pour la diversité culturelle de la région de Tombouctou. Aux yeux des populations, les 333 “saints” sont des “élus de dieu, dépositaires de sa miséricorde et de sa bienfaisance”.

Les tombeaux des érudits vénérés sont construits dans une terre très sableuse. Elle est mélangée à de la paille de blé, de la paille de riz, du beurre de karité, de la poudre de baobab. Les Tombouctiens renforcent ainsi sa résistance et son étanchéité. Pour les savants les plus connus, de la pierre d’alhor est utilisée, un calcaire tendre extrait dans le désert. Les mausolées mesurent entre cinquante centimètres et deux mètres cinquante de haut.

La sépulture de chaque saint est entourée par celles de ses proches et de ses adeptes. Cent-soixante-sept autres saints reposent, par exemple, à côté du mausolée du Cheikh Sidi Mahmoud Ben Omar Mohamed Aquit, au cœur du cimetière qui porte dorénavant son nom. Ce grand saint, connu pour son savoir, était “cadi”, magistrat musulman aux pouvoirs judiciaires et religieux. Il est enterré dans ce qui était le vestibule de sa maison, comme le veut la tradition. 

Un lieu de pèlerinage et un rôle social

Lieux de pèlerinage au Mali comme dans ses pays limitrophes, les mausolées témoignent du “passé prestigieux de Tombouctou”, d’après l’Unesco. Les croyances populaires confèrent à ces sépultures divers pouvoirs : “Elles constituent d’abord un rempart psychologique solide autour de la ville, la protègent de tout malheur.”

Aujourd’hui encore, les Tombouctiens implorent les Saints, se recueillent devant eux, leur rendent hommage. Ils prient pour un bon mariage, contre la faim, la maladie. Ils leur rendent aussi visite “pendant la saison des pluies, les grandes sécheresses, les éclipses de lune ou de soleil”, raconte Ben Essayouti. Les mausolées ont un rôle social. “Les responsables de mausolées et ceux qui affirment être descendants des saints organisent des cérémonies une fois par an ou tous les deux ans. Avec des lectures du Coran et des aumônes pour les plus pauvres.”

Après la saison des pluies, le mausolée est crépi. Cet entretien se fait dans la plus stricte tradition : “Il est de la responsabilité des maçons. Chaque famille a un maçon attitré pour son mausolée. Ce rôle se transmet de génération en génération et un maçon ne peut pas faire de travaux dans un autre mausolée que le sien”, raconte Lazare Eloundou Assomo, représentant de l’Unesco au Mali.

24 mausolées détruits à coups de pioches et de burins par les terroristes

En juin 2012, l’Unesco reclasse la ville de Tombouctou : elle devient “patrimoine mondial en péril”. Le groupe armé djihadiste Ansar Dine a alors pris possession de la ville depuis deux mois. La population s’oppose pacifiquement : à chaque fois que les terroristes prêchent dans une mosquée, les croyants quittent les lieux et refusent de les écouter. En représailles, Ansar Dine démolit les mausolées, les mosquées et les manuscrits, au nom de la lutte contre “l’idolâtrie”.

Pour ces islamistes wahhabites, les “saints” sont une hérésie. Il ne peut pas y avoir d’élus de Dieu, pas d’intermédiaire entre le croyant et le tout-puissant. “La loi coranique dit qu’une tombe ne doit être qu’à quelques centimètres au dessus du sol, et qu’en aucun cas elle ne doit être vénérée. On ne doit vénérer que Dieu. C’est pourquoi nous les détruisons”, déclare Abou Al Baraa, membre d’Ansar Dine, le 30 juin 2012 à France 2 :

Parmi les seize mausolées reconnus au patrimoine mondial de l’humanité, quatorze s’écroulent sous les coups de pioches et de burins terroristes. Les plus emblématiques sont les mausolées des cimetières Sidi Mahmoud (au nord), d’Alpha Moya (à l’est) et de Sidi Moctar (dans le nord-est). En plus de ceux reconnus par l’Unesco, dix autres mausolées sont détruits. La population, trop effrayée, ne réagit pas.

Les djihadistes sont chassés en janvier 2013 par les armées française et malienne. Les précieux manuscrits de Tombouctou et deux des plus importantes mosquées ont également été détruits par Ansar Dine. Un véritable drame pour la culture malienne. “Les populations de Tombouctou ne peuvent plus rendre hommage à leurs Saints comme ils en ont l’habitude”,déclare à l’époque Lazare Eloundou, le représentant de l’Unesco au Mali. “Il y a une plaie et il faut la guérir.

L’Unesco annonce une levée de fonds de 11 millions d’euros pour restaurer les monuments détruits au nord du Mali. Finalement, seulement 4 millions d’euros seront récoltés. La Suisse et l’Union Européenne sont les plus gros donateurs.

La destruction du patrimoine de Tombouctou est jugée par la Cour pénale internationale à La Haye comme “crime de guerre”, une première historique. Ahmad Al Mahdi Al Faqi, alias Abou Tourab, ancien chef de la Police islamique des mœurs à Tombouctou qui avait justifié ces attaques dans les médias, est reconnu coupable et condamné à neuf ans de prison.

Une renaissance, grâce aux maçons maliens et à l’Unesco

Des investigations sont menées pour rebâtir les mausolées, “à partir d’écrits, de fouilles archéologiques, de relevés architecturaux et aussi des récits des anciens et de l’expertise des maçons locaux”, raconte Ben Essayouti, le président de la Coalition malienne pour la diversité culturelle de la région de Tombouctou. D’après lui, soixante-douze maçons et trois cents artisans -pétrisseurs de terre, porteurs, tailleurs de pierre et menuisiers – travaillent sur les mausolées entre 2013 et 2015. En juillet 2015, ils sont tous reconstruits.

À l’issue de la restauration, une cérémonie dite de “sacralisation” est organisée. Des versets du Coran sont lus et cinq bœufs sont sacrifiés. “Ces mausolées ont été détruits et donc désacralisés d’une certaine manière. Il était important de faire une cérémonie de ‘sacralisation’ avant de permettre aux familles de reprendre possession des lieux en leur remettant les clés”, explique Lazare Eloundou, le représentant de l’Unesco au Mali. Une telle cérémonie n’avait pas été organisée depuis 900 ans. “Toute la ville de Tombouctou a assisté à l’événement.”

 

Un patrimoine culturel menacé

Les destructions volontaires des groupes islamistes armées ne sont malheureusement pas la seule menace. Les mausolées de “la cité des sables” sont lentement recouverts par les dunes au fil du temps. “On pense que certains mausolées ont déjà disparu à cause de l’ensablement. Mais même s’il est recouvert, le lieu reste important dans la mémoire collective”, raconte Lazare Eloundou. Les tombeaux situés dans les cimetières à l’extérieur de la ville sont les plus exposés aux vents de sable. Pour lutter contre l’avancée du désert, il faudrait planter des arbres autour. Mais pour Ben Essayouti, difficile d’en avoir suffisamment : “Il y a seulement quelques pieds d’arbres derrière la grande mosquée, où se trouvent deux mausolées.”

Le plastique pose aussi problème. Des déchets s’amoncellent autour des cimetières, à l’extérieur de la ville. Ils se muent en décharges sauvages. “C’est le revers de la médailleaprès l’intervention de l’Unesco”, se désole Ben Essayouti. La population avait à coeur de protéger et d’entretenir les mausolées avant leur destruction. “Maintenant, elle compte sur la communauté internationale.”

 

Source: franceculture

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