De nombreux jeunes africains, notamment des pays au sud du Sahara  laissent dernière eux de nombreuses potentialités non exploitées par leurs dirigeants pour aller à la quête d’un hypothétique eldorado.

Le 7 janvier 2018, quarante-huit (48) Maliens ont péri dans la Méditerranée lors du naufrage de leur embarcation de fortune. De ce drame, soixante-neuf (69) de nos compatriotes dont deux (02) femmes et quatre (04) enfants ont été secourus avant d’être gardés au centre de détention Tarick Sika en Libye. Il se passe rarement une semaine sans qu’un drame de ce genre ne se produise sur la méditerranée, devenue un grand cimetière à ciel ouvert où les requins ou autres animaux aquatiques se nourrissent de la chair de ces jeunes africains partis à la recherche de l’hypothétique eldorado.

Les images d’une vie d’abondance, de facilité, d’opportunités et de liberté infinie attirent une jeunesse africaine frustrée et appauvrie. Il est difficile, voire impossible de dissuader ces candidats de prendre le chemin de l’immigration clandestine au cours duquel certains laissent la vie dans le désert ou la mer. Selon les chiffres de l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM), « en 2017, au moins 3116 migrants sont morts ou ont disparu en tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe dont 2833 au large des côtes libyennes ».

Les questions migratoires sont au cœur de tous les discours au nord comme au sud. Des multiples enjeux politiques, sociaux, économiques et financiers sont liés á ce phénomène qui prend souvent des allures tragiques avec des drames successifs. Les données disponibles de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) contenues dans le rapport national 2016 sur le développement humain « Migration, Développement humain et lutte contre la pauvreté au Mali » édifient sur le volume des transferts de fonds des migrants au pays. En 2013, le fonds des travailleurs reçu au Mali est estimé à 374,7 milliards contre 156,05 milliards d’aide publique au développement. Il est utopique de croire que la migration peut être éradiquée un jour. Par contre l’Europe et l’Afrique peuvent agir ensemble pour arrêter les évènements tragiques répétitifs dans le désert ou les mers. Que peuvent les Etats africains face à l’immigration clandestine ?

« Il est temps qu’on arrête de parler et qu’on agisse »

De nationalité camerounaise, Pierre Yossa est chargé de communication et de programmes de l’Association des Refoulés d’Afrique centrale au Mali (ARACEM), une association fondée en novembre 2006 par des anciens candidats à l’immigration, qui œuvre pour la protection des droits des migrants. Monsieur Pierre Yossa appelle les dirigeants africains à s’assumer et à arrêter de mentir au peuple. «Qu’ils s’assument et qu’ils arrêtent de nous mentir. Ça fait des années que les africains perdent la vie dans la Méditerranée, le Sahara. Est-ce qu’un dirigeant africain a, un jour, levé le petit doigt ?…. Je pense qu’il est temps qu’on arrête de parler et qu’on agisse », souligne-t-il en mettant en avant un criard manque de solidarité entre les Etats africains. Selon lui, dire que les Etats africains peuvent résorber l’immigration clandestine est un rêve.

Après deux tentatives infructueuses de rejoindre l’autre côté de la Méditerranée, Mahamadou Doumbia s’est résigné à rester à Siby, son village natal à 50 Km de Bamako. Celui qui exploite aujourd’hui un périmètre maraîcher ne décolère pas contre les dirigeants africains, notamment ceux de son pays qu’il qualifie de non-visionnaires. Il déclare ne pas comprendre l’état de pauvreté généralisé de ce pays qui dispose de toutes les potentialités pour amorcer son développement. Ce recalé à l’examen de passage de la méditerranée appelle les dirigeants du Mali à abandonner des investissements inutiles (fonds dits de souveraineté, construction de bâtiments publics à coût de milliards, achat de véhicules de dernière génération, etc.) au profit des secteurs productifs comme la création d’usines et les aménagements hydro agricole.

Meilleur moyen : le développement

Journaliste chevronnée, Ramata Diaouré, secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire ‘’JournalduMali’’, préfère parler de migration irrégulière. Pour résorber le phénomène, précise-t-elle, de nombreuses initiatives ont déjà été prises aux plans national et international. « Au Mali, depuis quelques années, des campagnes de sensibilisation sont menées et il y a des retours volontaires qui sont organisés à partir de certains pays, africains principalement. Avec l’Union européenne, nous sommes engagés dans le processus dit de Malte, après deux sommets qui se sont tenus dans ce pays et dont les conclusions sont disponibles sur Internet. Le problème est que, lorsqu’on parle de migration irrégulière, tout le monde pense aux jeunes qui se lancent à l’assaut de l’Europe via la Méditerranée, alors que la plupart des migrants maliens sont dans d’autres pays d’Afrique ! », déclare-t-elle.

Pour elle, le meilleur moyen de lutte contre la migration irrégulière dans un continent où près de 70% de la population ont moins de 25 ans reste le développement. « Il faut que les migrants potentiels puissent rester et vivre décemment dans leurs pays, ce qui veut dire éducation, formation et emploi ! Les migrations sont un phénomène mondial et aucun pays ne peut y faire face tout seul », explique-t-elle. La seule voie à suivre est d’offrir des opportunités sur place tant pour les ruraux que pour les urbains, lettrés et analphabètes, formés ou non.

Aussi, elle préconise aux pays d’Afrique de mettre en œuvre des « campagnes» de témoignage pour dire la vérité aux potentiels candidats à l’immigration. « Les pays d’Afrique devaient aussi mettre en œuvre des «campagnes» de témoignage. Il faut que nos compatriotes de l’extérieur disent la vérité aux potentiels migrants au lieu de leur faire croire qu’ailleurs c’est le paradis et de se montrer en princes quand ils séjournent au pays. Le vrai visage de la migration, même régulière, n’est pas souvent montré et les jeunes, et aussi souvent leurs proches, qui «cotisent» pour les faire partir, continuent de rêver d’un monde qui, en fait, n’existe pas, par méconnaissance des réalités et des dangers du voyage », avance la secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire Journal du Mali.

Conseiller technique au ministère des Maliens de l’extérieur et de l’intégration africaine, Tahirou Sidibé est convaincu que les campagnes de sensibilisation et d’information vont dans le sens de diminuer les flux migratoires mais ne peuvent pas totalement les résorber. A l’en croire, le gouvernement de la République du Mali fait des efforts dans le cadre de la prise en charge des questions migratoires. Le ministère des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration Africaine s’attèle à la mise en œuvre de la politique nationale de migration, à la protection et la défense des migrants ainsi que l’assistance des Maliens de l’extérieur. Le département mène des campagnes de  sensibilisation sur les risques et les dangers de la migration clandestine.

Création d’un fonds d’urgence de secours aux migrants et d’un secrétariat des affaires étrangères africaines

Mme Ramata Diouaré accuse l’Union africaine qui n’a pas encore joué pleinement son rôle sur le continent en la matière, ni pris ses responsabilités. « De nombreux Africains sont soumis à des obligations de visas ou de cartes de séjour en Afrique, ce qui est contraire à l’esprit de panafricanisme de l’OUA », regrette-t-elle. Selon elle, les Etats sont les premiers responsables de leurs ressortissants et devraient être leurs premiers protecteurs. « Ce qui n’est pas le cas », dénonce-t-elle. Le chargé de communication et de programme de l’ARACEM rappelle aux dirigeants africains qu’ils sont responsables des milliers d’âmes avant de les appeler à prendre des précautions nécessaires pour protéger leurs concitoyens.

Tout en s’insurgeant contre le silence et la passivité de l’Union africaine face aux drames des migrants Africains, Ramata Diouaré propose la création d’un fonds d’urgence de secours aux migrants et d’un secrétariat des affaires étrangères africaines. « Quant à l’Union africaine, l’organisation dont le silence et la passivité sont étonnants face aux drames de migrants Africains, elle aurait un intérêt à créer un fonds d’urgence de secours aux migrants, un secrétariat des affaires étrangères africaines chargé de coordonner, de rapprocher toutes les postures pour articuler une politique africaine d’immigration, prendre des initiatives politiques pour obtenir des compromis,  garder l’Afrique unie face aux nouveaux défis notamment la fuite des cerveaux, une tâche difficile mais indispensable pour l’avenir du continent ainsi que sa propre crédibilité, comme organisme panafricain œuvrant pour le bien-être des peuples noirs qu’elle a le devoir de protéger, de rassembler pour avancer ensemble », affirme sans ambages Mme Ramata Diouaré.

Pour sa part Pierre Yossa, pense que la seule solution pour que les Africains ne périssent plus dans l’eau est la réalisation des Etats Unis d’Afrique. « Tant que l’Afrique n’est pas unie, ce sera difficile. Pour que les africains ne périssent plus dans l’eau, la seule solution c’est de se réunir pour les Etats unis d’Afrique », souhaite cet ancien candidat à l’immigration. Tahirou Sidibé souligne que les Etats africains comme les autres Etats du monde sont dans un processus depuis déjà deux ans. Il s’agit, dit-il, de réfléchir comment adopter une position commune sur les questions migratoires. Pour Tahirou Sidibé, cela devra permettre aux pays du berceau de l’humanité de se mettre ensemble afin de peser dans l’adoption d’un pacte mondial sur l’immigration. « Cette adoption devrait avoir lieu au mois de mars 2018 à Marrakech. Donc il s’agit pour les africains de parler d’une seule voix et d’avoir une même position pour ne pas être fragilisés lors des discussions sur le pacte mondial sur l’immigration », annonce-t-il.

Les pays africains peuvent-ils parler d’une seule et unique voix sur cette épineuse et douloureuse question ?  Pas si sûr !

Bintou Diarra

Le Challenger

MaliwebDiaspora & Immigration
De nombreux jeunes africains, notamment des pays au sud du Sahara  laissent dernière eux de nombreuses potentialités non exploitées par leurs dirigeants pour aller à la quête d’un hypothétique eldorado. Le 7 janvier 2018, quarante-huit (48) Maliens ont péri dans la Méditerranée lors du naufrage de leur embarcation de fortune....