Levier 5 : soumettre les fonctions de dirigeants scolaires à un concours.

 

C’est ici que notre souhait de « faire de la transition une opportunité pour l’école malienne » trouve tout son sens. On se rappelle que pour mettre l’école à l’abri des enjeux politiques, le législateur malien avait conditionné l’accès à certaine fonction à un concours :

Article 60 : « Les fonctions de chef d’établissement, de conseiller pédagogique, d’inspecteur et de directeur de Centre d’animation pédagogique (CAP) sont soumises à un concours.

Les modalités d’organisation de ce concours sont fixées par arrêté des ministres en charge de l’éducation ». (Loi 99 – 046 du 28 décembre 1999, portant loi d’orientation sur l’éducation). En 2009, une revendication syndicale a servi de prétexte pour abroger cet article qui ne permettait pas aux dirigeants de mieux profiter de l’école. En effet, le secteur de l’éducation est la plus puissante banque de postes de nomination des services publics au Mali. D’abord, au niveau national du système, on peut noter :

–  les cabinets des deux ministres en charge de l’éducation,

– les services centraux de l’éducation des deux ministères et leurs subdivisions : Direction Nationale de l’Enseignement fondamental, Direction Nationale de l’Enseignement secondaire général, Direction Nationale de l’Enseignement Technique et Professionnel, Direction Nationale de l’Enseignement Normal, Direction Nationale de la Pédagogie, Direction Nationale de l’Education non-formelle et des Langues nationales, Direction Nationale de l’Education Préscolaire et Spéciale, Direction des Ressources Humaines du Secteur de l’Education, Centre National des Examens et Concours de l’Education, Direction des Finances et du Matériel, Inspection Générale de l’Education, Direction Générale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche scientifique etc.

– les services rattachés : Commission nationale malienne pour l’UNESCO et l’ISESCO, Cellule de Planification et de Statistique du Secteur Education, la Cellule d’Appui à la Décentralisation / Déconcentration de l’Education et le Centre national des Cantines scolaires) ;

– les organismes personnalisés :  Centre national des Ressources de l’Education non- formelle, Académie Malienne des Langues (AMALAN) , Ecole Normale d’Enseignement Technique et Professionnel, l’Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako (USJPB) et ses facultés/institut , l’Université des Sciences, des Techniques et des Technologies de Bamako (USTTB) et ses facultés/institut , l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB) et ses facultés/institut, l’Université des Lettres et Sciences Humaines de BAMAKO (ULSHB) et ses facultés/institut,  l’Université de Ségou et ses facultés/instituts, le Centre National des Œuvres Universitaires (CENOU), etc.

Au niveau intermédiaire du système et au niveau des écoles, l’Education Nationale regorge de nombreux postes de nominations : les structures du niveau intermédiaire du système (26 Académies d’Enseignement, 129 Centres d’Animation Pédagogique et 8 Inspections Pédagogiques Régionales) et les directions des écoles (du fondamental 1, du fondamental II, du Secondaire Général, du Secondaire Technique et Professionnel, de l’Enseignement Normal) offrent des milliers de postes qui chatouillent les fantasmes de beaucoup de dirigeants (surtout les responsables de partis politiques) dont chacun souhaite intégrer le réseau de nomination.

Si l’on ajoute à cette banque de postes les nombreux marchés du secteur de l’éducation et l’opaque secteur privé (que j’appelle mon livre « la bourse des valeurs de l’éducation »), on peut aisément comprendre que le système éducatif est avant tout un enjeu financier et politique avant d’être un enjeu pour l’avenir de la nation. Sans une déconnexion entre la gestion éducative et ces enjeux politiques et partisans notre système éducatif affichera le même désordre que les zones d’orpaillage traditionnel où chacun cherche la même ressource : l’argent. Cette déconnexion ne peut se faire que par une « redéfinition institutionnelle des métiers de dirigeants scolaires » qu’il faut sortir des griffes de ceux qui se servent plus de l’école qu’ils ne servent notre institution scolaire. Il faut la recomposition professionnelle des fonctions et soumettre celles-ci à un concours. En attendant cette redéfinition institutionnelle, il faut absolument respecter le « Plan de Carrière des enseignants ». Nous n’aurons jamais l’école de nos vœux tant que la nation ne donne pas du sens au travail et à l’ancienneté dans l’emploi. Un collègue m’a récemment informé qu’il est dans la fonction publique de l’Etat depuis 1998 ; mais qu’un de ses anciens élèves du lycée qui a intégré la fonction publique des collectivités en 2009 (près de 11 ans d’écart) l’a dépassé aujourd’hui en grade et en échelon (même catégorie, même diplôme).

Levier 6 :  Mettre de l’ordre dans le secteur privé de l’éducation.

Il y a vraiment lieu de s’interroger sur l’intérêt de la privatisation à outrance de notre enseignement secondaire. Il est clair que si l’on crée une entreprise, c’est pour réaliser des profits, une rentabilité qui est offerte par l’Etat aux promoteurs d’écoles secondaires privées. Mais en contrepartie, la reconnaissance d’utilité publique qui fonde le geste de l’Etat en faveur de ce secteur privé reste à prouver. Car, au niveau secondaire, le pays compte actuellement près de deux milliers d’établissements privés (lycées et écoles d’enseignement technique). Si le privé recrutait son personnel enseignant propre, le taux de diplômés chômeurs serait réduit d’au moins 50 % dans le pays, et l’utilité publique des écoles secondaires privées ne serait plus mise en doute. Mais le privé vit du public dont les enseignants assurent la totalité des cours dans la plupart des établissements privés, alors même que la loi fait obligation à chaque promoteur « de recruter un personnel enseignant qualifié conformément à la législation en vigueur sur l’embauche dans le secteur privé » (Article 5 du Décret 94-276/PRM du 15 août 1994, fixant les modalités d’application de la loi portant statut de l’enseignement privé en République du Mali). Si l’utilité publique se limite alors à accueillir uniquement des élèves étatiques, le système éducatif gagnerait à se doter de locaux avec les dizaines de milliards de subventions offertes chaque année aux écoles privées. On se rappelle que, lors d’un débat télévisé sur les cafouillages autour des orientations des admis au DEF, cette solution a été proposée par Madame Bintou MAÏGA, alors qu’elle était Directrice de la Cellule de Planification et de Statistique (CPS). « Avec 500 millions, on peut construire un lycée de douze (12) salles de classes, un bloc de direction, des latrines … », avait-elle soutenu. Mais, au nombre des promoteurs d’écoles privées, on compte des députés (anciens comme nouveaux), des conseillers régionaux, des conseillers locaux (Conseils de cercles et Mairies), des anciens ministres, des banquiers, des réseaux et complexes scolaires multinationaux, des opérateurs de tous genres. Les affaires personnelles passent avant l’avenir commun et, encore une fois, l’argent fait le malheur de l’école.

Une piste efficace pour mettre de l’ordre dans le secteur privé aujourd’hui, c’est de transformer tous établissements privés du secondaire en établissements mixtes : l’Etat recrute par exemple 70% des enseignants de chaque école privée et prélève le montant des salaires sur les subventions des élèves étatiques qui fréquentent ces écoles. C’est d’ailleurs ce qui se passe entre l’Etat et l’Enseignement catholique où les subventions de l’Etat vont dans le paiement des salaires des enseignants et ces écoles peuvent même employer des enseignants fonctionnaires de l’Etat.

Levier 7 :Régler le dysfonctionnement entre le Ministère de l’Administration Territoriale et celui de l’Education Nationale dans la gestion des ressources humaines :

Il faut absolument retirer au Ministère de l’Administration Territorial et de la Décentralisation (service employeur des enseignants fonctionnaires des collectivités) la possibilité d’effectuer des mutations d’enseignants des collectivités sans même l’avis du Ministère de l’Education Nationale (service utilisateur,) C’est autour de cette absurdité administrative que s’est construit un véritable réseau mafieux qui vide nos écoles des villages et des cercles au profit de Bamako et d’autres grandes villes. Les professeurs du niveau secondaire vont surtout à Bamako et dans les capitales régionales pour les cours dans les établissements privés (« la chasse ») et les cours à domicile (« la pêche »). Car, les mouvements ne se font pas qu’en direction de Bamako : les enseignants des communes rurales convoitent les chefs de cercle et de région ; les lycées des cercles sont ponctionnés par ceux des chefs lieu de région où l’on compte un nombre élevé d’établissements privés. Dans les grands centres urbains, on peut compter plus de 20 enseignants dans un premier fondamental de six (6) classes. Au même moment, à seulement 15 km de là, un directeur d’école n’a qu’un enseignant à sa disposition pour assurer (à 2) les mêmes cours dans six (6) classes.  Dans le CAP de Toukoto (AE de Kita), par exemple, le « 2e cycle C »de Kourouninkoto qui fonctionnait avec seulement trois (3) enseignants vient d’être privé de deux (2) enseignants par mutation nationale. Comment un second cycle peut-il fonctionner avec un (1) enseignant ? Le plus inquiétant, c’est qu’il ne s’agit pas d’une situation propre à cette localité : c’est par dizaines que l’on rencontre des situations humiliantes d’insuffisance d’enseignants.

Dans une récente « Lettre ouverte » au Chef de l’Etat, son Excellence le Colonel Assimi GOÏTA, j’ai fait ressortir les contraintes imposées à une vingtaine d’établissements du secondaire qui ont vu partir plus de 50 professeurs, par mutation nationale, sans aucun respect de la voie hiérarchique (le plus souvent c’est l’unique professeur d’une discipline qu’on arrache au lycée, à l’IFM ou à l’IFP). Les ressources humaines font la force de tout ce que l’homme entreprend. L’humain crée de la valeur ; et aucune réussite scolaire n’est possible tant que le capital humain n’est pas mis au cœur des politiques éducatives. Dans un pays où la pénurie d’enseignants qualifiés nous a contraints à toutes les pratiques du charlatanisme, rien ne justifie un gaspillage des ressources humaines par lequel des enseignants ne tenant aucune classe prennent inconsciemment leurs salaires et s’adonnent à d’autres activités lucratives : commerce de tous genres, gestion de points d’orange money, travailleurs contractuels à la MINUSMA etc.

Pourtant, dans un récent rapport, l’Union Africaine et l’UNICEF ont attiré l’attention des pays africains sur les effets pervers de la mauvaise gestion des enseignants : « Outre les problèmes liés au nombre d’enseignants, à leurs qualifications et à leur formation, leur gestion représente également un écueil supplémentaire. Plusieurs études, dont des analyses sectorielles, ont montré que dans certains pays africains, la gestion administrative et pédagogique des enseignants souffre de graves lacunes. Une gestion inadéquate peut influer négativement sur le comportement des enseignants et de leurs responsables et, partant, sur l’efficacité et la qualité des systèmes éducatifs. Les enjeux en matière de gestion comprennent notamment le déploiement des enseignants, l’organisation de leur carrière, leur formation, leur perfectionnement professionnel (y compris l’appui et la supervision pédagogiques), leur rémunération et d’autres incitations, ainsi que leur redevabilité» (UA, UNICEF, Transformer l’éducation en Afrique). Le rapport précise que l’Afrique aura besoin de 17 millions d’enseignants supplémentaires pour instaurer l’accès universel à l’enseignement primaire et secondaire d’ici à 2030.

A suivre

Moussa SISSOKO, Master en Gestion des Systèmes,

Proviseur du Lycée Public Baouro CISSE de Djenné. 

Source : Le Challenger