A quelles difficultés sont confrontés les migrants de l’Afrique de l’Ouest aspirant à l’Europe via la Méditerranée ? De Bamako à Agadez, nous avons parcouru le trajet avec certains et rencontré d’autres qui ont échoué en Algérie ou en Lybie.

A la gare routière de Bamako, entre le bruit des marchands et « ibitami-salut vous allez où en bambara » des démarcheurs surnommés ‘’coxers’’, on rencontre toutes les nationalités : guinéenne, sénégalaise, libérienne, gambienne et même sierra léonaise. D’ici, on peut partir partout dans le monde. Il y a des compagnies pour tout, c’est en tout cas ce que font croire les coxeurs aux candidats à la Méditerranée.

« Il y a l’Italie direct, l’Allemagne direct et même les Etats-Unis direct et par la route », promet un apprenti-chauffeur reconverti démarcheur. Un petit poste de police à la grande porte, des boutiques de pièces détachées le long de l’allée principale. A l’intérieur, d’autres boutiques de téléphones portables, de radios, de jouets pour enfants et quelques compagnies de transport.

Cette gare, aux allures de marché, est le point de départ pour plusieurs migrants en transit au Mali qui rêvent de rejoindre l’Europe via Agadez puis la Méditerranée. Beaucoup arrivent ici sans le moindre sou. Ils comptent sur des parents au pays pour leur envoyer de l’argent tout au long du trajet. Facile de les repérer. La plupart ne parlent pas bambara encore moins le français.

Trois jeunes à la table d’une vendeuse d’haricots. Petits sacs au dos, les yeux recroquevillés, comme s’ils étaient perdus. Ils attendent la tombée de la nuit pour rejoindre la gare d’une grande compagnie réputée efficace dans la sous-région. Ils ont déjà loué les services d’un coxeur.

A 2 h 30, nous retrouvons les trois amis. Le départ est prévu pour 3h 30 TU. Les candidats sont de jeunes Peuls du Sénégal. Leurs chemins se sont croisés à Tambacounda, une étape importante pour les transits dans la région de Kayes, au Mali.

Ils attendent le départ pour Niamey. A peine le convoyeur termine son appel, l’embarquement est immédiat. Nos trois candidats à la Méditerranée s’assoient côte à côte au fond du car comme pour être à l’abri des regards indiscrets.

De Bamako à Ségou jusqu’à la frontière burkinabé, ils ne sont pas inquiétés. A l’instigation du président malien, beaucoup de postes de contrôle ont disparu à l’intérieur du pays.

Mais, à la frontière, le calvaire commence pour l’ensemble des passagers, mais encore plus spécifiquement ceux qui voyagent sans motif précis.

« 15000 F CFA à tous les postes »

Pour parcourir les 1357 kilomètres qui séparent Bamako et Niamey, on dépasse plus d’une douzaine de postes de contrôle dont plus de la moitié aux différentes frontières.

Rien que sur le territoire burkinabé on dénombre quatre postes : deux à l’entrée et deux à la sortie. L’un est tenue par les policiers et le second par des gendarmes. Idem à la sortie du pays. Aussi, à l’entrée et la sortie des deux grandes villes du Faso on retrouve au moins quatre postes. On retrouve la même organisation sur territoire nigérien.

A la sortie du Mali, si les passagers « normaux » originaires du Mali et du Burkina Faso payent entre 1000 et 2000 F CFA, soit environ 2 euros, les Nigériens, Ivoiriens, Guinéens, Libériens et Sénégalais paient entre 10 000 F CFA et 15 000 F CFA, soit entre 15,24 et 22,86 euros.

Idem pour entrer sur le territoire burkinabé. Ainsi, après avoir mis la main à la poche à Zégoua (frontière malienne), les trois jeunes ont payé 30 000 F CFA chacun, soit 137,16 euros à Faramana.

Ça n’a pas été facile. Le car arrive à Faramana. ‘’Allez descendez, allez descendez’’, lance l’apprenti. Les trois amis s’observent. Baba Dembélé se déchausse et enfile à la hâte une tenue de la compagnie de transport. Il a effectué un deal avec l’apprenti du bus pour échapper au contrôle de Bamako à Niamey.

Celui-ci le présente à tous les postes de contrôle comme son second. Une fois à Niamey, il lui donnera 15 000 F CFA. Ainsi, au poste de Faramana, après avoir porté sa tenue, il saute par l’arrière du bus au moment où le policier récupère les pièces d’identité des passagers.

Puis, fais semblant d’ouvrir la soute. Au même moment, ces deux compagnons, Youssouf et Moussa transpirent. On lit sur leur visage de la peur. Leur véritable calvaire commence lorsque le policier leur demande : ‘’Vos pièces’’. ‘’Tiens les voici’’, présente Youssouf avec la main tremblante.

‘’Sénégalais ? OK allez-y de l’autre côté’’, dit le policier tout en hochant la tête avec un sourire de moquerie. ‘’Vous devez vous attendre à payer beaucoup d’argent ici’’, lance un passager qui a suivi toute la scène. Il suffit d’être jeune, sénégalais, guinéens ou libériens, sans motif valable pour voyager et d’avoir la « mine serrée » pour être contraint à payer plus d’argent que les autres.

« On sent leur stress. La psychologie d’un migrant est différente des passagers ordinaires », note Mamadou Touré, un commerçant malien fréquent sur le trajet. A l’instar des autres passagers qui font la queue à l’entrée du poste pour récupérer leurs pièces d’identités ou passeport, les deux migrants se concertent sous un arbre. Ils parviennent à réunir les 30 000 F CFA pour poursuivre leur chemin.

A cent mètre, c’est le tour de la gendarmerie. Eux aussi ne feront pas de cadeaux aux deux jeunes sénégalais. Ici, ils payent la même somme. A l’entrée et à la sortie de Bobo-Dioulasso et Ouagadougou les deux amis ont dû payer en tout 60 000 F CFA. A la frontière burkinabé, a Tundukoye, Youssouf et Moussa, las et dépouillés de tous leur argent, finiront par rester au poste de contrôle.

« Nous n’avons plus d’argent pour continuer », lance Youssouf Diallo, teint clair, élancé un peu barbu. Apparemment, le plus âgé du trio. ‘’Faites vite, nous sommes pressés’’, leur presse le convoyeur après environs trente minutes d’attente.

‘’Hey tout le monde est là et nous sommes pressés. Payez ou laissez vos documents là-bas. Ou bien nous allons vous abandonner ici’’, insiste-t-il. Baba Dembélé, sauvé grâce à son deal avec l’apprenti, est bien installé dans le car. Il regarde avec impuissance ses amis. ‘’Grand frère avez-vous 30 000 F CFA pour nous aider ? Une fois à Niamey nous allons récupérer de l’argent avec nos frères pour vous rembourser’’, demande-t-il à un passager, apparemment un peulh avec lequel ils se sont familiarisés durant le trajet.

‘’Non. Je n’ai plus rien. A chaque poste je paie chère moi aussi’’, répond celui-ci. Finalement, le convoyeur, après une longue attente, donne l’ordre au chauffeur de poursuivre le voyage. De loin, on aperçoit les deux amis assieds à côté du gendarme.

Le rêve de rejoindre l’Europe pour Moussa et Youssouf s’arrête-t-il au Burkina ? Nous n’en saurons pas plus. Jusqu’à Niamey, Baba Dembélé bénéficiera de l’appui de l’apprenti.

L’Algérie et la Lybie : l’enfer des migrants en transit

Si les migrants font objet de racket entre Bamako et Niamey, en Algérie et en Libye, ils sont maltraités. Ils y vivent « un véritable enfer ». Cette année, plus de 100 000 migrants sont retournés de ces pays maghrébins. Ils ont pour la plupart été victimes de tortures et d’esclavage.

D’autres, racontent les rescapés que nous avons rencontrés à Niamey et à Agadez, auraient été découpés et vendus en Libye, certains seraient morts de soif ou de faim dans le désert après avoir été abandonnés par des policiers libyens ou algériens.

Ahmed Bah : ‘’Mourir vaut mieux que de vivre en Libye’’

Ahmed Bah est un jeune sénégalais de 19 ans. Il a rejoint la Libye en janvier 2017. Contrairement à beaucoup d’autres migrants sénégalais, il a effectué le trajet Bamako-Agadez sans difficultés majeures. Mais, en ralliant la Libye, il a été abandonné dans le désert par un convoyeur. Il était avec d’autres jeunes de la sous-région.

Un malien et un ivoirien y ont perdu la vie au bout d’une semaine de calvaire dans le désert avec quelques bouteilles d’eau et de biscuit. Ils ont eu la vie sauve grâce à une colonie touarègue qui, après les avoir apportées secours et assistance, les ont amenés à Gadronne. A court d’argent pour payer le service des touarègues, ils seront transportés à Sabbah, puis enfermés dans un minuscule garage pendant trois jours sans eau ni nourriture.

Enervés de n’avoir pas été payer, les touarègues ont vendus les migrants à une prison à Adjara, la plus grande prison de Sabah. Le jeune Ahmed Bah y passera plus de quatre mois. ‘’J’ai été mal traité comme tous les autres prisonniers’’, raconte M. Bah, attristé. Marchant toujours avec un bâton suite aux blessures reçues durant son séjour dans cette prison, Ahmed relate le traitement inhumain affligé aux migrants à Sabah.

‘’Nous étions obligés d’appeler nos parents dans nos pays respectifs pour réclamer 500 000 F CFA comme pris de notre liberté’’, dit-il. Et de préciser : ‘’Mon grand frère s’est débrouillé au pays pour envoyer cet argent, mais ça ne suffisait toujours pas. Il fallait donner plus, car si tes parents envoie c’est qu’ils ont de l’argent’’.

Après avoir été tabassé, son pied percé par des aiguilles, les bourreaux d’Ahmed Bah, voyant qu’il commençait à maitriser l’arabe, lui proposeront d’être Ghetto boss : les aider à mieux contrôler les autres prisonniers surtout les sénégalais et autres maliens.

« J’ai refusé ce travail. J’étais dans le besoin et je sais qu’ils me laisseront tranquille si j’acceptais et que je gagnerais un peu d’argent, mais mon éducation ne permettait pas d’accepter cela », affirme-t-il. Ahmed doit la vie suave grâce à un camerounais qui, au départ, s’est aussi servi de lui en rançonnant de l’argent avec ses parents, mais finira par le conduire à la frontière libyenne.

Il z rejoint Agadez puis Niamey avant de transiter par Bamako pour retourner chez lui au Sénégal.

Cette première tentative sera la dernière pour Ahmed. Il nourrit plus l’ambition d’aller en Europe. Au contraire, il projette de sensibiliser, à travers les réseaux sociaux, les jeunes ouest africain à rester dans leur pays.

« C’est le saut de l’inconnu. Je suis parti à la recherche d’une vie meilleure mais je n’ai connu que malheur. Cette tragédie est la plus sombre page de ma vie. Cela doit cesser, il faut que tous les jeunes comprennent cela ».

‘’Tu iras malgré tout’’

Salimata Bah est une jeune fille guinéenne de 17 ans que nous avons rencontré dans les rues d’Agadez. Elle est accompagnée par un jeune guinéen qui se fait tantôt passer par son frère ainé, tantôt l’ami de son mari qui travaille en Libye. Nos trois amis guinéens rescapés du désert Libyen font tous pour convaincre la petite Salimata à renoncer à son voyage.

Mounirou Bah, le plus âgé du groupe, parle peulh et vient de la même zone que Salimata. « Elle ne sait pas ce qui l’attend là-bas. C’est tout sauf le bonheur. Nous devons la sauver », dit Mounirou. Assied aux cotés de la fille, d’une voix douce il tente de la faire changer d’avis. Au départ, elle ne prenait pas Mounirou au sérieux.

Après plusieurs heures de conversation, larmes aux yeux elle commence a regretté le voyage. Mais, son accompagnateur est très clair : « nous avons quitté le pays ensemble et tu iras jusqu’à Alger. Ton mari t’y attend ». Il refuse de parler en notre présence. Dans la discussion, le ton monte. Mounirou est très remonté.

Il affirme avoir pitié de la fille. Selon lui, c’est l’enfer qui l’attend en Algérie. « Elle est encore mineur. C’est comme une sœur pour moi. Je sais ce qui l’attend là-bas »,insiste-t-il auprès de l’homme qui accompagne la fille qu’il accuse finalement de comploter avec les algériens. « Toi mon ami, tu es un diable. Tu es guinéen et peulh et tu vas vendre ton sang aux algériens », lance-t-il dans un ton acerbe.

Et l’homme réplique : « cela ne te concerne pas. Elle est avec moi, c’est tout », tout en tirant Samilata par la main : « toi suis moi, ces petits sont des fous ». Des Ivoiriens, Maliens et quelques Libériens accourent pour soutenir Mounirou sans pour autant réussir à annuler le voyage de la jeune Salimata. Mounirou ne lâche pas.

Quelques heures plus tard, il obtient à s’approcher de la jeune fille qui le met en contact avec ses parents. Après deux minutes d’appel, abattu, il explique aux autres : « nous avons fait ce qu’on a pu. Ces parents ne veulent rien comprendre. Ils veulent qu’elle aille rejoindre son mari ». « On peut contacter la police, mais cela ne servira à rien ».

Selon les explications de Mounirou Bah, les parents de Salimata sont consentants pour son voyage sur l’Algérie. Et pour avoir bénédictions, elle est obligée de rejoindre son mari même si, selon-eux, cela est faux.

La méthode du service pastoral des migrants du Niger : une bonne stratégie ?

Au Niger, malgré l’intervention de l’Union européenne, de l’Organisation mondiale pour la migration (OIM) et de certaines organisations de la société civile, les migrants vivent le calvaire. Ils arrivent de tous les pays de l’Afrique de l’Ouest. Ils sont en transit pour rejoindre la Libye ou l’Algérie, mais le plus souvent beaucoup sont des refoulés dont la plupart sont malades, déprimés par l’échec du projet migratoire.

Quand ils arrivent à Niamey, ils sont pris en charge par le Service pastoral des migrants qui a mis en place un système d’accueil, d’écoute, d’orientation, d’aide et d’encouragement des migrants.

Cette stratégie vise à soulager les migrants en détresse, en les aidant à prendre leur destin en main. Ils ne conseillent ni ne déconseillent ceux-ci par rapport à leur projet, mais les aident à renouer avec l’espoir de rentrer chez eux ou de continuer leur route.

Sœur Adeline Somé, une Burkinabé en service depuis quelques années à Niamey, prend en charge les migrantes en détresse. Elle s’occupe principalement des jeunes filles et femmes malades et celles emprisonnées en transit par le Niger.

Reportage réalisé par Sory I. Konaté
Dans le cadre du projet « Voix des Migrants » initié par la Maison de la presse du Niger en partenariat avec International Media support (IMS)

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A quelles difficultés sont confrontés les migrants de l’Afrique de l’Ouest aspirant à l’Europe via la Méditerranée ? De Bamako à Agadez, nous avons parcouru le trajet avec certains et rencontré d’autres qui ont échoué en Algérie ou en Lybie. A la gare routière de Bamako, entre le bruit des...