Le sort des mères célibataires et de leurs enfants était au cœur du combat de la militante, présidente fondatrice de l’association Solidarité féminine.

Aïcha Ech-Chenna n’avait pas peur des mots. Elle est l’une des rares Marocaines à avoir osé briser l’hypocrisie autour des sujets de société les plus tabous : sexualité, avortement, viol, inceste, prostitution… Aïcha Ech-Chenna n’en taisait aucun. Surnommée « la mère Teresa du Maroc », cette figure du combat pour les droits des femmes, qui s’est distinguée par son courage et son franc-parler, s’est éteinte, dimanche 25 septembre, à 81 ans.

Présidente fondatrice de l’association Solidarité féminine, qui œuvre pour les mères célibataires et leurs enfants, Aïcha Ech-Chenna a lutté pendant plus de cinquante ans pour défendre les mères célibataires, dans un pays où les relations extraconjugales sont passibles de prison ferme et l’avortement interdit, et pour la reconnaissance des enfants nés hors mariage, longtemps privés d’état civil.

« Lalla Aïcha » [« Mme Aïcha »] laisse derrière elle le souvenir d’une femme d’action, déterminée, qui se définissait comme humaniste plutôt que féministe. Sa disparition a suscité une pluie d’hommages. « Très tôt, tu as combattu les violences, celles des traditions, celles des lois et celles des obscurantistes qui ont essayé par tous les moyens d’obstruer ton chemin, celui de la liberté, de la solidarité », a écrit sur son compte Facebook la diplomate et militante pour les droits des femmes Aïcha Belarbi. « Tu as passé ta vie à nous montrer la voie. Merci », a précisé Jamel Debbouze sur Instagram.

Née à Casablanca, en 1941, Aïcha Ech-Chenna entreprend des études d’infirmière avant de travailler comme animatrice d’éducation sanitaire et sociale à l’âge de 17 ans. Elle y découvre la réalité des enfants nés hors mariage – ils sont environ 50 000 chaque année, selon certaines estimations – et le calvaire des mères célibataires. Confrontées au code pénal mais aussi au rejet de la famille et de la société, ces femmes n’ont d’autre choix que d’avorter clandestinement ou d’abandonner leur bébé.

« Une héroïne tranquille »

Aïcha Ech-Chenna fonde l’association en 1985. Elle y accueille des mères célibataires, leur apprend à lire, les forme à divers métiers, notamment dans la restauration. « Il en fallait du courage pour décider, en 1985, de se consacrer aux mères célibataires et à leurs enfants. Elle leur a créé les conditions pour vivre dignement et avoir les moyens d’élever leurs enfants », souligne Hakima Himmich, présidente de Coalition PLUS, un réseau international de lutte contre le sida et les hépatites.

En 1996, la militante publie Miseria, un recueil d’histoires poignantes, qui livre le témoignage cru d’enfants et d’adolescents, de petites bonnes, de filles mères ou de fugueurs. « C’était une militante d’une extraordinaire intelligence, pragmatique, sans peur et sans honte. Elle a ouvert les yeux de la société sur le sort des invisibles, des marginaux et, au fond, elle était plus en accord que bien d’autres avec le sens de l’islam et la culture marocaine, raconte Leïla Slimani. Pour beaucoup de Marocaines, elle était une figure à part, une héroïne tranquille. »

Décorée par le roi Mohammed VI en 2000 et récompensée de nombreux prix internationaux, notamment la Légion d’honneur française, en 2013, la « mère courage », son autre surnom, a inspiré toute une génération de femmes, au Maroc et au-delà. « Aïcha Ech-Chenna mérite le prix Nobel de la paix », avait estimé Jean-Marie Gustave Le Clézio, Prix Nobel de littérature, dans un entretien au Monde en 2014.

Mais ses prises de position lui ont aussi valu les menaces et les lettres d’insultes des milieux conservateurs. « J’ai sacrifié ma vie pour ce combat, c’est dur, je souffre beaucoup, mais je continue », avait-elle déclaré au Monde en 2017. Durant ses dernières années, Aïcha Ech-Chenna milite pour imposer un programme d’éducation sexuelle à l’école, en vain. Militante infatigable, elle s’est exprimée jusqu’à son dernier souffle, revendiquant l’abrogation de certains articles de loi jugés liberticides.

Sous la pression de certaines femmes politiques et de militantes associatives telles qu’Aïcha Ech-Chenna, le code de la famille a été réformé en 2004, autorisant notamment les mères célibataires à choisir un nom pour leur enfant – jusqu’alors, la loi marocaine empêchait les enfants nés hors mariage d’avoir un nom de famille sans l’autorisation du père. Mais, malgré ces avancées, de nombreux blocages subsistent. Alors que le décès d’une adolescente de 15 ans lors d’un avortement clandestin, début septembre, a ravivé le débat pour un assouplissement de la législation, les militantes appellent à reprendre le flambeau.

« Il nous faut obtenir l’abolition de l’article 490 qui criminalise les relations hors mariage et donner aux enfants nés de mère célibataire les mêmes droits que les autres », rappelle Hakima Himmich. « Malheureusement, nous vivons sur les acquis de nos grands-mères, la jeune génération fait du militantisme sur les réseaux sociaux. Qui est la future Aïcha Ech-Chenna ? Qui osera sacrifier sa vie pour porter la voix des femmes au Maroc ? », s’inquiète Myriam Bessa, qui a collaboré avec Aïcha Ech-Chenna au sein de son association.

Source: Le Monde