Les peuples ouest-africains avaient vu en la poussée démocratique des années 1990 un signe d’espoir : l’instauration d’une forme de gouvernance qui favoriserait l’émergence de leurs États. Trois décennies après, l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) continue de connaitre des coups d’État.  

 

 

La « République par des coups d’État », comme à aime à le dire le politiste malien Dr Abdoul Sogodogo, est visiblement devenue une sorte de peste dans la sous-région avec comme principe conséquentiel la conversion de l’organisation intergouvernementale ouest-africaine (Cedeao) en pompier dans la gestion des crises sociopolitiques. Et au détriment de tout autre rôle comme celui économique, lequel est profitable aux peuples respectifs qui vivent dans l’espace.

Les belles paroles, selon lesquelles les fruits passeront la promesse des fleurs, tardent à se concrétiser et ne sont même plus d’actualité face aux basculements dans des régimes semi-militaires dans un contexte d’insécurité très complexe dans le Sahel, nécessitant pourtant plus de réactivité des armées.

La difficile équation a été posée par l’avènement des « potentats » au pouvoir : l’armée se retrouve indéniablement sur le front politique, se voit comme la composante qui doit rendre la liberté au peuple à tout prix. Après la prise du pouvoir par les militaires au Mali, à la suite des évènements du 18 août 2020, comme si les deux pays étaient liés par un même destin, un lieutenant-colonel des forces spéciales guinéennes, Mamady Doumbouya, s’est emparé du pouvoir le 5 septembre.

Cet évènement, à déplorer, risque d’empêtrer l’organisation sous-régionale en quête de légitimité dans un contexte où elle est de plus en plus controversée par son attitude jugée en déphasage, dès fois, avec les aspirations des peuples.

Spécialiste des rafistolages politico-juridiques

Le manque d’initiative pour anticiper l’éclatement des crises a toujours été le problème majeur de cette institution sous-régionale. Elle a fait de son indicateur de la démocratie la seule organisation des élections sans l’évaluation en amont de la profondeur de l’eau trouble dans lequel les pays pataugent. C’est pourquoi, à la suite du refus de Laurent Gbagbo (déclaré élu par le Conseil constitutionnel de la Côte d’Ivoire) de céder le pouvoir à Alassane Ouattara (déclaré élu par la Commission électorale indépendante, la plupart des États, l’ONU et l’Union africaine) après l’élection présidentielle de 2010, l’organisation va suspendre la Côte d’Ivoire de l’ensemble de ses instances. Elle ne la réintègrera qu’après la victoire d’Alassane Ouattara en avril 2011. La Cedeao va récidiver, dans la crise malienne en 2012 et celle gambienne en 2016-2017, en restant fidèle au même paradigme avec ses doses de sanctions en cas d’inobservation des règles.

Cette pratique va dans le sens d’encourager l’émergence des « potentats » qui, en s’accrochant au pouvoir, sont impassibles face aux souffrances des peuples. Puisque rarement la Cedeao est arrivée à empêcher ces dirigeants de torpiller les constitutions pour les mandats de trop dans le seul dessein de s’éterniser au pouvoir. Ces derniers, ensuite, ne seront mis hors de leurs prérogatives que par les armes et le plus souvent à la suite d’une mascarade électorale.

Défiance des chefs d’États et méfiance des militaires

Pour la démocratie et la bonne gouvernance, l’organisation intergouvernementale ouest-africaine avait institué un protocole dans lequel les États membres conviennent de mettre tout œuvre afin de préserver la justice sociale, prévenir les conflits, sauvegarder la stabilité politique et la paix et de renforcer la démocratie. De même, les États membres de l’institution conviennent de ce qu’implique l’État de droit : non seulement une bonne législation conforme aux prescriptions des droits de la personne, mais également une bonne justice, une bonne administration publique et une bonne et saine gestion de l’appareil d’État. Ils estiment qu’un système garantissant le bon fonctionnement de l’État, de son administration publique et de la justice contribue à la consolidation de l’État de droit. A cet effet, Ils s’engagent également à lutter contre la corruption, à gérer les ressources nationales dans la transparence et à en assurer une équitable répartition. C’est tout à fait là où réside le paradoxe.

Les chefs d’État et de gouvernement doivent être les premiers à vouer un strict respect à l’organisation dans la mesure de consolider, en son sein, une meilleure politique pour répondre aux besoins exprimés par les visions référencées dans le protocole d’accord sur la démocratie et la bonne gouvernance. C’est ce qu’attendent les peuples de la Cedeao : qu’elle soit leur organisation, pas celle dirigeants. Or nous avons assisté, à un moment donné, à une sorte de défiance vis-à-vis de l’institution sous-régionale de quelques chefs d’État ne jouissant que de la légitimé extravertie, qui se maintiennent au pouvoir après le tripatouillage des lois fondamentales.

La facilité avec laquelle ces chefs d’État arrivent à défier l’institution intergouvernementale, les militaires s’en saisissent, le développent en argumentaire et, après constat de la dégénérescence totale des valeurs démocratiques, les coups de forces deviennent inévitables. Les raisons restent indéniablement valables, quand bien même que l’acte est aussi condamnable et condamné dans le protocole d’accord de la Cedeao, dans lequel il est institué que tout changement anti-constitutionnel est interdit de même que tout mode non démocratique d’accession ou de maintien au pouvoir.

L’esprit de cette disposition du protocole d’accord est l’élévation des garde-fous contre toute forme de prise ou de maintien au pouvoir. Mais, il est de coutume de se maintenir au pouvoir par une voie qui ne semble nullement démocratique, puisqu’il s’appuie le plus souvent sur ses « maîtres de l’extérieur », la légitimité extravertie qui semble plus importante que celle issue du peuple. Le militaire a la facilité de déposer le « potentat » manu militari et accède de surcroit au pouvoir par la voie anti-constitutionnelle.  Et il faut croire, comme le dit Jean-Louis Benoît, que « les généraux qui s’emparent du pouvoir en mettant sous le boisseau les libertés, ne le font le plus souvent qu’en bénéficiant du consensus d’une grande partie du peuple qui choisit le coup de force d’un général vainqueur contre un système politique démocratique, républicain ou non, qui a perdu ses vertus et par conséquent sa légitimité ».

Pas si étonnant que le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, l’homme qui a reversé le président Alpha Condé, ait pu dire en 2017 lors du colloque sur l’interculturalité dans les actions militaires : « Par exemple, j’ai demandé l’année dernière des munitions pour entraîner mes troupes au tir, mais ne je les ai jamais reçues parce que mes dirigeants craignent que je m’en serve pour provoquer un coup d’État ».

Peut-être qu’il est grand temps que l’organisation intergouvernementale ouest-africaine  se saisisse de cette circonstance douloureuse de « République par le coup d’État » pour dissuader l’avènement des « potentats » au pouvoir. Cela afin qu’elle puisse être vue comme une institution au service du bien-être des peuples, pas un collectif des chefs d’État.

La Cedeao, avec en son sein aujourd’hui des présidents bien élus et qui arrivent à faire bouger les lignes dans leurs pays respectifs, pourrait se passer de sa posture d’édiction de rafistolages politico-juridiques qui ne trouvent application dans aucun État en crise. Le cas malien en est la plus belle illustration.

Source : Benbere

MaliwebAfrique
Les peuples ouest-africains avaient vu en la poussée démocratique des années 1990 un signe d’espoir : l’instauration d’une forme de gouvernance qui favoriserait l’émergence de leurs États. Trois décennies après, l’espace de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) continue de connaitre des coups d’État.       La « République par...