Pour affronter les turbulences géopolitiques et l’instabilité qui règne dans la sous-région, le haut représentant de la Coalition pour le Sahel plaide pour des actions concertées, tout en évitant l’instrumentalisation par des acteurs internationaux.

 

Alors qu’à quelques milliers de kilomètres au nord, une nouvelle guerre réapparaissait sur le sol de notre voisin européen, le 24 février dernier, je me suis demandé si, comme en 1991, « le vent de l’Est allait faire bouger [nos] cocotiers »… Un vent sans doute plutôt désagréable cette fois, qui fait craindre que de nouvelles tensions géopolitiques ne viennent entraver notre quête africaine de souveraineté et d’émergence économique. En cette période trouble, il importe plus que jamais de faire la démonstration de l’unité et du volontarisme des pays du Sahel et de leurs partenaires.

Depuis six mois, de nombreuses capitales africaines affichent leur refus de prendre parti dans ce choc international, confrontées à un dilemme : elles savent bien où sont les victimes, mais elles notent dans leur opinion publique, subjective par essence, le regret de la persistance d’une forme de double standard moral international, en d’autres termes une indignation sélective. Où l’on subit plus que d’autres continents le choc alimentaire mondial. Où, enfin, le repli sur soi peut offrir l’illusion d’une protection nationale à l’heure où l’instabilité régionale ne fait que croître.

Risque d’instrumentalisation

Je vois, ce qui est le plus inquiétant, la tentation se profiler, pour certains en Afrique, de résoudre des équations intérieures, voire des tensions communautaires, par l’instrumentalisation de ce nouveau jeu international. Il s’agit là d’un piège politique et moral. Ne pas être otage, c’est régler nous-mêmes, Africains, ce qui nous fragilise chez nous, de manière souveraine, à commencer par notre trop longue insuffisance en matière de gouvernance, plutôt que d’utiliser la carte trop aisée du bouc émissaire.

Cette instabilité géopolitique menace une unité sahélienne cristallisée de manière inédite depuis nos indépendances, avec un esprit constructif et volontariste. Avec un G5 certes perfectible, mais tout aussi symbolique d’une dynamique africaine, complémentaire des autres organisations régionales et continentales.

C’est cet élan qui a porté sur les fonts baptismaux la Coalition pour le Sahel, que j’ai l’honneur de représenter. Lors de son premier sommet en février 2021, à N’Djamena, les cinq États sahéliens ont su rassembler plus de 50 pays et organisations partenaires de tous les continents. C’était le résultat tangible de notre volonté, à nous, Sahéliens, d’assumer les responsabilités politiques de nos choix ; la volonté aussi des partenaires de nous soutenir, dans un esprit de redevabilité réciproque et autour de priorités définies en commun. Un chemin entrepris ensemble, imaginé ensemble, pour des intérêts collectifs en matière de sécurité, de renforcement de nos institutions, de protection des plus vulnérables, de perspectives économiques pour les jeunes, de progrès humain et social de nos populations.

Bombe climatique à retardement

Il est primordial d’éviter que le contexte international actuel ne sonne le glas de cette dynamique collective, existentielle pour le Sahel. Dans l’immédiat pour ceux qui souffrent. Un Sahélien sur quatre vit de l’aide internationale, et les tensions ont fait grimper le nombre de réfugiés et déplacés internes, tandis que l’ONU continue de documenter dans la sous-région les exactions contre les civils de tous bords.

D’autant plus – car il faut penser au long terme –, que les terres sahéliennes recèlent, ni plus ni moins, une bombe à retardement. L’afro-optimisme n’interdisant pas le réalisme, il n’est pas inutile de rappeler l’ampleur du défi induit par le changement climatique. Dans les 25 prochaines années, même dans l’hypothèse de pluies croissantes, le scénario médian du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) au Sahel prévoit que la hausse des températures affectera la photosynthèse au point de diviser les rendements agricoles par deux à agriculture constante. Si nous mettons en parallèle le doublement probable de la population sur la même période, la pression sur les ressources quadruplera. Autant dire un carburant pour des violences accrues et des déplacements de population inédits.

Cela peut effacer tous les progrès que nous ciblons, de la santé à l’éducation en passant par la prospérité économique. Notre véritable effort de guerre doit être l’adaptation au changement climatique, la distribution équitable des ressources, la diffusion des services de base et de la justice. C’est à nous Africains, à nous Sahéliens, de nous battre pour l’émergence de sociétés ouvertes et inclusives et pour des partenariats mutuellement bénéfiques sur le long terme.

« Réunion des Sages »

Pour la réalisation de ces objectifs, nous pouvons aussi compter sur les partenaires internationaux : 50 ministres de la Coalition, issus du Sahel, d’Afrique et du reste du monde, ont en effet réaffirmé le 9 mars leur engagement pour une cohésion collective et pour une vision stratégique de long terme, intégrant sécurité, développement, gouvernance. De même, l’Alliance Sahel, qui rassemble les banques de développement, a renforcé sa contribution financière, passée de 7,3 milliards à 23 milliards d’euros de crédits entre 2017 et 2022.

Je dois aussi témoigner de ma profonde gratitude au Secrétaire général des Nations unies, António Guterres, qui a décidé de porter cette même préoccupation en confiant un rapport stratégique à l’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou, en lien avec l’Union africaine (UA), la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et le G5. Et je crois que le sujet trouvera sans doute écho avec le thème du Forum de Dakar qui traitera, entre le 24 et le 25 octobre, de l’Afrique face aux chocs exogènes, de ses défis de stabilité et de souveraineté. J’espère y organiser une « réunion des Sages » avec mes pairs envoyés spéciaux d’Afrique.

Je forme enfin le vœu d’une éclaircie dans un pays du Sahel à l’épicentre des défis du moment. Et aussi d’un engagement neuf de nos voisins nord-africains, entre eux et avec le Sahel, incontournable levier si l’on veut atténuer le contrechoc de l’orage géopolitique que nous vivons. N’ayons pas peur, entre Sahéliens, Africains et partenaires, de sortir de notre zone de confort, pour le bien de nos frères et sœurs et des générations futures.

Source : Jeune Afrique