À cause de l’inadéquation entre la formation et l’emploi, de nombreux sortants de nos facultés peinent à se trouver une occupation conforme à leur qualification. Beaucoup cèdent aux sirènes des groupes mafieux et extrémistes

 

Plus qu’un phénomène de société qui impacte essentiellement les jeunes diplômés, le chômage est de plus en plus perçu comme un facteur d’instabilité sociale pour des pays comme le Mali, confronté à une insécurité chronique depuis 2012. La facilité étonnante avec laquelle les groupes terroristes arrivent à recruter ou à faire enrôler les jeunes pourrait-elle s’expliquer par la hausse de plus en plus inquiétante du taux de chômage des jeunes ?

Le chômage des jeunes de 15 à 35 ans représentait 6,3% en 2020, selon des statistiques officielles. Le taux de chômage n’est pas un indicateur pertinent dans notre pays pour mieux cerner les dysfonctionnements du marché de l’emploi, selon le directeur de l’Observatoire national de l’emploi (Onef).

Ce taux se calcule, précise Boubacar Diallo, sur la base de trois critères : être sans emploi, être disponible pour travailler et être à la recherche active d’un emploi. Le premier responsable de l’Onef trouve qu’il est difficile de trouver un jeune qui répond à la fois à ces trois critères. Toutes choses qui justifient, à son avis, le faible taux du chômage documenté par son service.

Dans la réalité, le chômage concerne un grand nombre de jeunes notamment diplômés. Le phénomène commence même à devenir un réel problème de société. Si aucune étude documentée n’existe (pas à notre connaissance) jusqu’ici sur le lien entre chômage et insécurité civile, certains experts établissent une relation de cause à effet entre les deux phénomènes.

«Si le terrorisme a atteint ce niveau aujourd’hui, c’est parce que les terroristes recrutent», affirme le sociologue Facoh Donki Diarra. Le manque de perspective, ajoute l’analyste, peut précipiter les jeunes diplômés déçus en quête d’emploi, sur des voies périlleuses telles que la migration irrégulière, le banditisme.

Pour cause ? Un jeune diplômé à des obligations. «Et si ses besoins ne sont pas satisfaits, il a tendance à s’adonner à des actes de banditisme», explique le chercheur. Certains sont par exemple enclins à aller vers des fonctions comme la police, la gendarmerie ou les sapeurs-pompiers. La qualification acquise à l’école est mise de côté au profit de la rentabilité immédiate qui pourrait faire d’eux de proies faciles à capter par les terroristes présumés, déplore Facoh Donki Diarra.

QUALITÉ DES PRODUITS- Pour lui, le Mali a toujours eu des difficultés d’insertion de ses jeunes diplômés. En 1985, notre pays a essayé de résoudre le problème avec le Service national des jeunes (SNJ). Cette opération a eu un succès parce qu’elle a permis aux jeunes diplômés d’accéder à la fonction publique, note le sociologue. Mais, depuis quelques années, insiste le spécialiste, «nous constatons une crise de l’emploi liée essentiellement à la qualité des produits actuels de l’école malienne».

En effet, des milliers d’étudiants reçoivent leurs parchemins chaque année. Ils peinent à décrocher un emploi, et même un stage rémunéré ou non. Ces jeunes diplômés consternés, exercent souvent des activités ne correspondant pas à leur profil de formation ou qui ne nécessitent pas un diplôme supérieur ou secondaire.

C’est le cas d’O. D, qui a requis l’anonymat. Il a fait des études supérieures hors du Mali dans l’espoir de trouver un travail dès son retour au bercail. La jeune fille qui a très vite déchanté, peine à trouver un stage. Elle a déposé son curriculum vitae pour répondre à des offres d’emplois publiés sur les réseaux, dans les journaux. Mais sans succès pour le moment. Elle a fini par se résigner, estimant que sa situation est due au fait qu’elle n’a pas de parents bien placés pour lui donner un coup de piston. Pis, «à un moment donné, la famille pense que c’est toi qui ne veut pas travailler», se plaint-elle.

Désespérés, certains ont renoncé à toute recherche d’emploi pour se consacrer à d’autres activités ne nécessitant pas forcément un diplôme. Détenteur d’un diplôme supérieur, celui que nous désignerons par les initiales Y. M. est devenu conducteur de mototaxi. Aujourd’hui, grâce à son engin à deux roues, le trentenaire parvient à subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.

Il exhorte ses camarades à éviter l’oisiveté, en acceptant de faire de petits métiers. «C’est à cause du chômage que je suis encore célibataire. On ne peut pas se marier si on n’a pas les moyens de subvenir aux besoins de sa femme», argumente-t-il, précisant que tous ses camarades de promotion sont encore au chômage et passent la journée à se tourner les pouces.

ADAPTER LA FORMATION AUX BESOINS DU MARCHÉ- Les diplômés des filières les plus touchées sont la sociologie, les sciences de l’éducation, la finance-comptabilité, la socio-anthropologie, le droit public, la finance administration, les sciences et technologies, les sciences économiques, etc. Pour faciliter leur intégration professionnelle, les autorités ont mis en place des structures publiques comme l’Agence pour la promotion de l’emploi des jeunes (Apej) et l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE).

L’Apej a pour mission de concourir à la création d’emplois pour les jeunes en milieux rural et urbain, diplômé ou non, notamment en facilitant leur accès au marché du travail et au crédit. De 2004 à nos jours, ses interventions ont touché directement 193.575 jeunes. Un chiffre qui paraît insignifiant comparé aux dizaines de milliers de jeunes diplômés qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi, estiment des observateurs.

L’Observatoire national pour l’emploi et la formation (Onef), créé en 2013, réalise des études et des recherches sur l’emploi et la formation pour orienter les décideurs. Son directeur estime que le problème se pose depuis le lycée où les filières de formation sont très peu diversifiées. «Après son baccalauréat, l’étudiant n’a pas d’autres choix que de s’orienter vers les sciences sociales (économie, sociologie, littérature, etc.)», déplore Boubacar Diallo. Ces filières, ajoute-t-il, sont très peu demandées sur le marché du travail.

Pour remédier à cette situation, un rapport d’étude sur l’insertion professionnelle et l’employabilité des diplômés des institutions publiques d’enseignement supérieur du Mali, réalisé par l’Onef, recommande à l’État de mettre en place un dispositif de suivi post formation des étudiants. Il suggère d’orienter moins d’étudiants vers les sciences sociales, d’adapter les programmes de formation aux besoins du marché du travail et de mettre en place un dispositif permettant aux étudiants d’accéder aux stages de formation dans les entreprises… Certains proposent de trouver urgemment une solution à ce phénomène pendant qu’il est encore temps.

Mariétou KOITÉ

Source : L’ESSOR
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