Les forces de Kiev ont enregistré des gains territoriaux importants depuis le début du mois de septembre. En retour, Vladimir Poutine a menacé de nouveau d’employer l’arme nucléaire, et lancé la mobilisation de réservistes.

Le 29 août, l’armée ukrainienne lançait sa plus importante contre-offensive depuis le début de l’invasion russe, le 24 février. Trois semaines plus tard, le 21 septembre, Vladimir Poutine a annoncé la mobilisation de 300 000 réservistes pour soutenir son effort de guerre, sérieusement déstabilisé par cette opération éclair. Le Monde fait le point sur les événements qui ont permis, à ce jour, à l’Ukraine de reprendre à l’armée russe quelque 6 000 kilomètres carrés de territoire, selon le président Volodymyr Zelensky.

Kiev a conçu sa contre-offensive sur deux axes principaux : en direction de l’oblast de Kharkiv (dans le Nord-Est), dont la capitale du même nom est la deuxième ville du pays – 1,4 million d’habitants avant la guerre –, et vers celui de Kherson (dans le Sud). Dans le secteur de Kharkiv, saisi par la Russie en février, il aura suffi de six jours, du 6 au 11 septembre, pour que les forces ukrainiennes déciment ou mettent en déroute leurs ennemis.

La prise majeure a été la ville d’Izioum (47 000 habitants avant la guerre) : il s’agissait de la base arrière du Kremlin pour attaquer le nord du Donbass voisin. Mais c’est toute la région qui a été regagnée. Le vent de panique parmi les soldats du Kremlin a permis aux Ukrainiens de conquérir des milliers de kilomètres carrés, de tuer ou de faire prisonniers des centaines, au moins, de soldats russes et de capturer beaucoup de matériel ennemi.

L’opération a commencé par la percée de dix brigades ukrainiennes concentrées autour du village de Iavirske. En deux jours, les Ukrainiens ont avancé de quinze kilomètres. Selon l’analyse de l’ex-colonel et chef de guerre russe Igor Guirkine, sur le réseau social Telegram, cette percée fulgurante leur a permis de s’approcher de l’ennemi au point de l’empêcher de riposter avec son artillerie.

Plusieurs unités des forces spéciales ont ensuite foncé vers Koupiansk, 50 kilomètres plus loin, coupant l’une des principales routes d’approvisionnement de l’armée russe vers le nord du Donbass. Les Russes ont été repoussés jusqu’à la frontière, au nord de Kharkiv.

Au sud de cette zone, plusieurs localités ont été reconquises, mardi 20 septembre, dans le nord de la région de Donetsk. Les Ukrainiens ont aussi repris pied dans la région de Louhansk en s’emparant de Bilohorivka.

La contre-offensive dans la région de Kherson, commencée le 29 août, a progressé plus laborieusement, sur un front de 200 kilomètres de long. La préparation s’est faite par des frappes continuelles sur les nœuds logistiques venant de Crimée, les moyens de transport, les concentrations de troupes et d’équipements, les dépôts de munitions et les centres de commandement.

Les opérations ont été minutieusement préparées. Dans l’oblast de Kharkiv, la couverture fournie par les forêts et la connaissance des heures de passage des satellites de surveillance russes ont permis à Kiev d’installer son dispositif discrètement, selon l’analyse de Joseph Henrotin, chargé de recherche à l’Institut de stratégie comparée.

Dès le mois de juin, l’état-major ukrainien avait laissé entendre qu’une opération se préparait dans le sud du pays. Cette rumeur avait eu pour effet de desserrer l’étau exercé par les troupes de Moscou dans le Donbass, et de dégarnir le nord du front, les Russes décidant d’envoyer une partie de leurs forces dans la région de Kherson pour y fortifier leurs positions.

Les gains de l’Ukraine signent le second échec majeur du Kremlin après celui de l’offensive initiale sur Kiev, au tout début des hostilités. Forts de ces succès, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, ainsi que son ministre de la défense, Oleksii Reznikov, n’ont pas caché leur intention de parvenir à rétablir la frontière russo-ukrainienne de 1991, ce qui implique de reprendre le Donbass, mais aussi la Crimée annexée par la Russie en 2014.

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Pour afficher l’évolution quotidienne du conflit du 24 février au 9 mai 2022, vous pouvez consulter l’ancienne version de cette carte.

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 Russie et alliés
 Crimée, annexée depuis 2014
 Territoire occupé par l’armée russe
 Où l’armée russe mène des opérations
 Mouvements russes
 Contre-offensives ukrainiennes
Ville tenue par les Ukrainiens
Ville conquise par les Russes
Ville au statut disputé
Sources : Institut pour l’étude de la guerre (ISW), Institut australien de politique stratégique (ASPI) et War Mapper

Le rôle décisif des Etats-Unis

L’aide militaire considérable accordée à Kiev, principalement par les Etats-Unis, fait la différence sur le terrain, tout comme la formation de soldats ukrainiens d’une redoutable efficacité tactique. « Nous n’aurions pas pu reprendre ces territoires sans l’aide des Etats-Unis », a reconnu M. Zelensky, lors d’une visite du secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, à Kiev, le 8 septembre.

Depuis le 24 février, Washington a livré à Kiev pour 14,5 milliards de dollars de matériel, dont :

  • Plus de 40 000 missiles antichars portatifs,
  • 126 canons M777 de 155 mm,
  • 1 400 drones suicides,
  • 20 hélicoptères Mi-17,
  • 1 400 missiles antiaériens portatifs Stinger,
  • 8 batteries de missiles sol-air Nasam,
  • 200 véhicules blindés M113 et plusieurs centaines de Humvees.

Ce n’est pas seulement le nombre, mais aussi la qualité de ces matériels qui a aidé Kiev à faire pièce à Moscou, certains d’entre eux permettant de frapper les forces russes avec efficacité jusqu’à 80 kilomètres derrière la ligne de front. Les Etats-Unis ont aussi livré suffisamment de munitions – dont 800 000 obus de 155 mm – pour faire face à la puissance de feu de l’artillerie russe.

Le Pentagone a également révélé, lundi 12 septembre, avoir entraîné ces derniers mois quelque 1 500 militaires à l’utilisation de son matériel. Les Américains partagent également les informations de leur service de renseignement avec l’Ukraine et prennent part à la planification des opérations.

Macabres découvertes dans le sillage de la retraite

Après la reconquête de la ville d’Izioum par les forces de Kiev, 445 tombes et une fosse commune ont été découvertes par hasard, dans une pinède, le 15 septembre, à la faveur d’une opération de déminage. Selon des témoins et un enquêteur ukrainien, certaines victimes ont été tuées par balle et d’autres, par des tirs d’artillerie, des mines ou des frappes aériennes. Certains corps présentent des signes de torture, a affirmé le chef du bureau du procureur de Kharkiv, Oleksandr Filtchakov. Au moins un cadavre exhumé avait les mains liées avec une corde. Les victimes sont probablement « en majorité » des civils, selon les autorités locales.

La Russie agit de « manière épouvantable », a commenté le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken. « La Russie, ses dirigeants politiques et toutes les personnes impliquées dans les violations continues du droit international et du droit humanitaire international en Ukraine devront rendre des comptes », a estimé le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell. Quant à Volodymyr Zelensky, il a dénoncé les crimes d’une armée de « tortionnaires », et promis un « châtiment terriblement juste ».

L’armée du Kremlin en panne de soldats

De son côté, l’armée russe connaît des lacunes. Sa défense antiaérienne, bâtie autour des systèmes S-300 et S-400, réputés parmi les meilleurs du monde dans leur genre, n’a notamment pas réussi, à plusieurs reprises, à déjouer les attaques ukrainiennes venues du ciel.

Mais elle souffre surtout d’une panne d’effectifs. En six mois, ses pertes se situent entre 25 000 soldats – selon la moyenne des estimations des services de renseignement européens – et 80 000 soldats selon le Pentagone, qui agrège les morts et les démobilisés. Ces estimations sont très loin du bilan officiel avancé le 21 septembre par le ministre de la défense russe, Sergueï Choïgou, qui a évoqué 5 937 tués. Le contingent russe participant directement à l’invasion de l’Ukraine compterait entre 150 000 et 200 000 militaires.

Face aux difficultés, le Kremlin a annoncé, mercredi 21 septembre, la mobilisation de 300 000 réservistes, âgés de 65 ans pour les plus vieux. Deux jours plus tôt, les députés russes avaient adopté une loi prévoyant des peines de prison – trois ans – pour ceux qui refuseraient de répondre à l’appel. Le 5 septembre, Vladimir Poutine avait déjà ordonné au gouvernement de garantir aux engagés volontaires qu’ils pourraient retrouver leur emploi. Enfin, plusieurs sources, dont Vladimir Ossetchkine, le fondateur de l’ONG de défense des droits de l’homme Gulagu.net, et le site d’information russe The Insider, rapportent qu’une campagne de recrutement de détenus est en cours.

Poutine brandit de nouveau la menace nucléaire

Contesté sur le terrain de la guerre conventionnelle, Vladimir Poutine a brandi de nouveau la menace nucléaire. Il considère toujours que des régions de l’est de l’Ukraine ont vocation à rejoindre son pays – les autorités prorusses de Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporijia ont d’ailleurs annoncé, le 20 septembre, des référendums de rattachement à la Russie – ; en conséquence, « lorsque l’intégrité territoriale de notre pays est menacée, nous utilisons certainement tous les moyens à notre disposition pour protéger la Russie et notre peuple, ce n’est pas du bluff », a-t-il dit le 21 septembre à la télévision russe.

Par ailleurs, la centrale de Zaporijia, dont les six réacteurs de 1 000 mégawatts chacun font le site nucléaire le plus important d’Europe, reste sous occupation militaire russe.

Source: Le Monde