Dans le cadre de son rendez-vous du vendredi consacré à une personnalité de l’environnement culturel, social, numérique etc., le Journal digital Bamakonews  (JBN) reçoit Dr. Issiaka Ballo, linguiste, attaché à la promotion de la langue Bamanankan. Cet engagement est soutenu par la publication d’un dictionnaire en « Bamanankan », qui est officiellement présenté aujourd’hui vendredi 17 septembre 2021, dans la salle Thierno Bocar de la bibliothèque nationale, à partir de 16 h. Nous évoquons avec lui, dans cette interview exclusive, l’odyssée de son œuvre, et la place des langues nationales dans le développement du pays.

 JBN : Dr. Issiaka Ballo, vous avez soutenu une thèse portant sur nos langues et vous œuvrez depuis plusieurs années à leur promotion sur l’espace Internet. Qu’est ce qui explique votre engagement dévolu à la promotion et la vulgarisation de la langue nationale, précisément le Bamanankan ?

IB : J’ai soutenu une thèse de doctorat en linguistique, spécialité terminologie en 2019. Une thèse consacrée à comment asseoir les concepts des sciences, surtout la biologie, en langue bamanan à travers la création de dénominations bamanan pour lesdits concepts.

Par ailleurs, j’ai eu à travailler sur les langues nationales du Mali et les TIC bien avant mon inscription en thèse de doctorat. Le choix de cet engagement s’explique par le fait que l’analphabétisme est très difficile à éradiquer dans une communauté lorsque le médium d’instruction est une langue étrangère à la communauté. Et l’analphabétisme est l’ennemi numéro un d’une société qui ne vit que dans l’obscurantisme absolu.

JBN : Votre parcours social, académique et professionnel a-t-il été une motivation pour cet engagement ?

IB : Mon parcours social d’abord, parce que j’ai été élevé dans un village dans lequel le « balikukalan » régnait en maître chez toutes les jeunes générations plus âgées que la mienne. Mes parents, étant des encadreurs dans ces centres d’alphabétisation (féminins et masculins), arrivaient à dispenser déjà d’énormes notions élémentaires aux auditeurs. D’où les néo-alphabètes de mon village pouvaient prendre en charge la plupart des techniques modernes qui les concernaient dans les activités de tous les jours : calcul des prix d’achat, récoltes et traites agricoles, épandage d’engrais, micro-crédit…

Ensuite, mon parcours académique a commencé dans une faculté, FLASH, où l’initiation à la transcription des langues nationales était une obligation pour tout étudiant dans une des deux premières années qu’il passait dans l’établissement. Cela fut une aubaine pour moi vu que j’étais déjà un averti de la question. J’avais alors entamé d’écrire un dictionnaire bamanan depuis ce cours d’initiation en compagnie d’un camarade né de parents maliens résidant en Côte d’Ivoire. Lorsque ce projet fut soldé par un échec, je me suis alors intéressé à la collecte de proverbes et locutions bamanan en les appariant avec leur équivalents français ou anglais. Chemin faisant, je suis allé m’inscrire à la formation intensive mensuelle de l’institut Abdoulaye Barry (ILAB) pour parfaire mes connaissances en grammaire et en orthographe du bamanankan. En fin de parcours universitaire, après avoir rédigé mon mémoire de fin de cycle impérativement en anglais, j’ai pris la liberté sur moi-même de faire la version bamanankan de cette dissertation académique en bamanankan. Donc on voit bien qu’au tout début, ce parcours a été choisi sans aucun dictat professionnel.

JBN : Quelle appréciation faites-vous de la place de nos langues nationales à l’Université et dans le système éducatif malien ?

IB : Nos langues sont le socle de notre développement. Elles sont le garant de notre identité. La place qu’elles occupent dans notre système éducatif reste alors en deçà des attentes. Elles doivent non seulement être maintenues dans le système mais aussi elles méritent plus de considérations et d’utilisation à l’école. L’université, on en parle pas.

JBN : Où se place la volonté politique selon vous, dans la promotion des langues nationales ?

IB : La volonté politique ne suit pas toujours la dynamique des nouvelles situations qui arrivent à nos sociétés quant à la prise en compte effective des langues nationales : le numérique tarde beaucoup à se faire valoir dans nos langues comme il se doit.

JBN : Vous êtes désormais co-auteur d’un dictionnaire monolingue « Bamanankan daɲɛgafe». Parlez-nous des motivations de cette publication et des attentes.

IB : Le projet de conception de ce dictionnaire monolingue en bamanankan a eu plusieurs motivations dont les suivantes chez ses auteurs : documenter le savoir encyclopédique, longtemps laissé pour compte dans la tradition orale, doter cette langue d’un document de référence lexicographique, aiguiser le génie créateur en nous, contribuer à la production de l’environnement lettré en bamanankan.

JBN : De l’édition d’un dictionnaire avant sa mise à disposition du grand public, il y a des péripéties, mais aussi des histoires. Cette publication en a eu incontestablement. Nous sommes curieux de connaître l’histoire de ce dictionnaire.

IB : Commencé en février 2005 et clos en 2008, le projet de rédaction de notre dictionnaire n’aura duré qu’environ 3 ans. Cette diligence est non seulement redevable au savoir-faire des auteurs de l’ouvrage mais elle est aussi due aux outils mis à profit dans son élaboration : ordinateur et logiciel de rédaction lexicographique insoupçonnés.  Cette habileté reste un exploit d’autant plus que la très chère académie française a mis en son temps plus de 57 ans dans l’élaboration de son tout premier dictionnaire du français et de surcroît avec toute une équipe assez bien composée.

Cependant, avec cette première en lexicographie bamanan, et avec seulement moins de trois auteurs, nous avons pu collecter rapidement le corpus de dépouillement des entrées du dictionnaire dans un temps bref en 2005 avec l’aide du logiciel conçu sur place pour la cause. Déjà au début de l’année 2008, nous étions déjà à la dernière étape de sa conception. Et le travail a été gardé en format numérique pendant au moins 13 ans avant d’être publié sur support papier en 2021. Cette longue attente est également due au manque de moyen pour assurer sa publication.

JBN : Parmi toutes les autres langues nationales, pourquoi avez-vous choisi le « Bamanankan » pour la plupart de vos travaux ?

IB : Le choix du bamanankan parmi 13 langues nationales est logique : langue la plus véhiculaire au Mali et aussi parler sous diverses formes dans au moins 9 pays dans la sous-région ouest africaine, langue de travail des deux auteurs.

JBN : L’une des difficultés de la vulgarisation de nos langues nationales est liée au citoyen lambda. Comment pensez-vous qu’il soit possible de sensibiliser, voire convaincre l’élite malienne, pour la promotion des langues nationales ?

IB : Chaque époque a son élite. Des jeunes générations bien formées en langues sortiront des élites bien à la hauteur des projets linguistiques de leur époque.

JBN : La langue nationale, a-t-elle un avenir ou une place importante qui pourrait faciliter les liens entre l’Administration et les citoyens, en vue d’améliorer le service public ? Par exemple la traduction des carnets de famille, des documents administratifs, des documents de sensibilisation comme le code de la route entre autres, ou des documents de politique nationale en langue Bambara. Pensez-vous que cela pourrait amener les populations à s’intéresser à l’Administration et à la politique de l’Etat au sens général ? 

IB : le fossé entre l’administration et le peuple a été creusé par la langue étrangère. Le retour aux langues nationales garantira l’entente, la confiance, la cohésion entre ces deux couches.

JBN : Il est peu connu que vous travaillez sur le développement d’applications numériques ou numériques pour promouvoir nos langues. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos travaux pour une présence de nos langues dans l’univers Internet ?

IB : Mes ressources numériques vont des applications, aux logiciels, en passant par des sites web et plateformes. Je suis le concepteur des cahiers de charge de mes logiciels. Je me fais aider par un développeur informatique. Certaines de mes ressources sont multilingues en langues maliennes pendant que d’autres sont unilingues en bamanankan uniquement. Elles sont en format php et Android dont ces dernières sont téléchargeables sur google play store.

JBN : S’il vous fallait vous projeter dans les 30 prochaines années, comment voyez-vous les langues nationales dans notre pays ?  

IB : des langues de l’administration, de l’école (primaire à l’université), bref des langues officielles.

               

Source: Bamakonews

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Dans le cadre de son rendez-vous du vendredi consacré à une personnalité de l’environnement culturel, social, numérique etc., le Journal digital Bamakonews  (JBN) reçoit Dr. Issiaka Ballo, linguiste, attaché à la promotion de la langue Bamanankan. Cet engagement est soutenu par la publication d’un dictionnaire en « Bamanankan », qui...