Le Sinangouya ou encore ‘’cousinage à plaisanterie’’, est un pilier de la culture malienne. Il peut être défini comme un élément régulateur de la société. Il facilite la cohésion sociale, l’intégration entre les peuples. Le cousinage à plaisanterie date de très longtemps. C’est un pacte sacré entre deux ethnies ou parfois entre une personne et un animal, ou des contrées (villes ou villages). Ces accords sont transmis de génération en génération afin d’être toujours respectés et ne pas être pris à la légère. Pour  savoir davantage sur le sujet, nous avons tendu l’oreille à un homme de culture, Kardjigué Laïco Traoré, acteur de cinéma, comédien, artiste.

 Mali tribune : Pouvez- vous nous parler du Sinangouya ? Qu’est-ce que c’est le Sinangouya  pour vous?

Kardjigué Laïco Traoré : Le Sinangouya pour moi, c’est un pacte sacré. Beaucoup disent que c’est le cousinage à plaisanterie, mais ce n’est pas ça le  fond du Sinangouya. Ça va au-delà de tout ça. C’est juste une couverture.

Mali tribune : Alors, dites-nous, c’est quoi exactement le Sinangouya ? Quel est son origine?

K. L. T. : Je vais tenter de vous donner une partie du Sinangouya. Dans l’histoire du Manding, il y a la femme buffle. Elle était d’un certain âge, c’est la tante de Mogo Djata Konté qui était un roi d’une partie du royaume du Mandé. Un petit village du nom de Dô à l’époque avant même la fondation du Mandé. Et sa tante, c’était Dô-Kamissa qui est la femme buffle. Le féticheur à Mogo Djata Konté lui avait demandé de faire un sacrifice pour la grandeur de son royaume. Un taureau devrait être sacrifié et seuls les gens du Mandé qui sont de pure sang peuvent manger la viande dudit taureau sacrifié. Le roi a abattu le taureau. Il l’a dépecé et a fait des parts pour tous ses parents excepté sa tante Dô-Kamissa qu’il avait oubliée. N’ayant pas reçu sa part, la tante est venue se plaindre. « Tu as donné ta viande au pur-sang, et moi tu m’as oubliée », dit-elle. Elle jeta un pagne en s’adressant au roi, « tiens, c’est ce pagne qui a servi à te porter à mon dos quand tu étais encore bébé ». Ensuite, elle sortit un couteau, « c’est ce couteau, qui a servi à te circoncire ». Le roi s’est fâché et a planté ledit couteau sur le cœur de sa tante Dô-Kamissa. Blessée, Dokamissa lui promis qu’aucune femme n’ira chercher du bois ou du néré, ni puiser de l’eau et aucun chasseur  n’ira chasser en brousse. Elle s’est transformée en buffle et s’est enfui dans la brousse. Chaque fois que les gens venaient pour la chasse ou autre, elle les tuait. Elle tuait tous ceux qui venaient de Dô. Ça a été une catastrophe. Ils ont fait tous les sacrifices mais sans résultat jusqu’au jour où deux chasseurs sont venus du nord du Mandé,  selon la légende. Ils seraient venus du Maroc. Quand ils ont pénétré le royaume de Dô, ils ont vu une vielle dame qui marchait difficilement et qui cherchait du bois. Ils lui ont porté secours à ramasser son bois et à porter son bois. Ils ont fait une centaine de mètres. Arrivés à un certain endroit, la femme leur a demandé, « pourquoi vous avez fait ça ». Ils répondirent à la vielle, « notre culture et notre éducation ne pouvaient  pas nous permettre de ne pas faire ça. D’où nous venons quant -on voit une vielle personne en difficulté, nous sommes obligés de lui porter secours ». Elle leur posa la question, « d’où venez-vous » ? Et qu’est-ce que vous venez chercher ici?

« Nous venons du Maroc. Nous avons entendu parler d’un buffle que personne n’arrive à tuer. Nous sommes venus pour tuer ce buffle ». Elle ricana et leur dit, « le buffle que vous cherchez, c’est moi ». Ils ont eu peur, elle leur demanda de rester calmes. « Vous avez accepté de faire un sacrifice pour moi, en conséquence, je vais vous donner ma vie. J’ai trop vécu et je suis fatiguée. Sinon aucun chasseur ne pourra m’atteindre. Pour votre gentillesse et votre respect, je vous donne ma vie mais  quand vous m’aurez tué, ne faites plus de mal à aucun de mes descendants. A mes descendants, ne leur faites pas du mal. Supportez tous ce qu’ils vous feront. Aucun de leurs actes ne seraient méchants pour vous et votre descendance ». Elle leur a donné un morceau de balai, un caillou, et un œuf.  « Quand on commencera la chasse, vous allez jeter ce caillou. Ça se transformera en colline. Le temps que je surpasse cette colline, vous serez loin. Si je  vous rattrape dans la course cassez  cet œuf. Ce sera une mare. Le temps de traverser la mare, vous serez loin. Ensuite, jetez  la brindille de balai. Ce sera une forêt. Vous pourrez m’approcher. Quand je serai dépourvue de toutes mes forces alors là vous pourrez m’atteindre. Je vous offre ma vie .Et je vais vous demandez de ne jamais faire de mal à un de mes descendants. Après m’avoir tuée, quand vous arriverez dans le village on vous proposera toutes les belles choses du monde parce que vous avez pu tuer le buffle. Argent, or, diamant et aussi les plus belles filles du pays. Mais n’en prenez aucune, regardez derrière la case du roi, il y aura une  fille derrière, toute vilaine, touffue et calleuse. Choisissez-la. C’est elle qui fera l’avenir de ce pays de Dô ».

Donc ils ont accepté le pacte. Ils sont partis. La femme les a poursuivis ils ont joués le jeu ; le caillou, l’œuf, la brindille de balai étaient tous des épreuves à fraichir. Elle leur avait donné un ergo de coq  qui lui était fatale. Seul cet ergo de coq pouvait la tuer. Il fallait l’armer d’une flèche ou un arc et tirer à bout portant. Arrivés à la dernière étape, le grand frère a fuit et est monté sur un arbre, le petit frère a pris son courage à deux mains et a tiré sur le buffle. Effectivement c’est cet ergo de coq qui a tué le buffle. Avant de mourir le buffle leur a dit, « je vous ai donné ma vie soyez près à donner votre vie à tous mes descendants ». « Quand vous arriverez dans le village avec la queue du buffle, le village saura que c’est ma queue. Regardez derrière la case du roi vous allez voir une femme vilaine calleuse, c’est elle mon double et c’est elle qui fera l’avenir de votre pays », recommanda Dô-Kamissa avant de rendre l’âme. Le petit Damassa Oulani a coupé la queue du buffle. Il dit au grand frère, « tiens ça. C’est pour toi. Moi je ne suis que le petit frère. C’est toi le frère ainé ». Le grand frère lui répondit, « non je dois te respecter par rapport  à ce que tu viens de faire. Moi j’ai eu peur et je me suis enfui sur l’arbre je ne peux pas prendre ce que tu mérites. Allons  donner ça dans le pays de Moko Djata Konté pour qu’il sache que nous avons tué le buffle et que tout le monde peut aller à ses occupations dans la brousse ».

Arrivés dans le pays, ils informèrent le village que le buffle qui leur faisait tant souffrir, a été abattu. Les villageois commencèrent à murmurer, ce n’est pas vous qui  venez de l’étranger qui  va nous débarrasser du buffle. C’est faux. Alors, ils sortirent la queue du buffle reconnue par tout le monde car elle était dorée et ils l’ont remise au roi Mogo Djata Konté. Il dit, « bon, nous allons organiser une fête pour vous. Vous allez choisir une fille de votre choix ». Le roi a fait rassembler toutes les belles filles du village et des villages voisins. Le grand frère voulait  chercher une belle mais Damassa Oulani dit, « non allons derrière la case. C’est ça que la dame a dit ». Ils sont allés derrière la case effectivement comme disait la vieille. Il y avait une femme qui correspondait à la description donnée par la vielle. Damassa Oulani, quelque chose lui a dit, « prends cette femme. C’est l’avenir du Mandé ». C’est comme ça qu’ils ont pris la femme qui devait être la mère de Soundjata Keita, fondateur de l’Empire du Mandé. Et ils sont partis. Quand les deux chasseurs sont partis on leur avait demandé de remettre la femme au roi du Mandé qui n’était pas encore un empire mais un royaume.

Arrivés au Mandé, ils remirent la femme au roi Naré Magan Konaté, le futur père de Soundjata. Le roi a organisé une grande fête. La première nuit de noce, il n’a pas pu approcher la femme car à chaque fois qu’il voulait la prendre elle se transformait en serpent et tout. Mais il n’a pas pu le dire aux gens que c’est ça qui l’empêchait de toucher à sa femme. Le matin son griot lui a demandé comment c’était la première nuit de noce, il répondit qu’il ne se sentait  pas bien. La nuit d’après la même chose. Donc il a demandé à son féticheur de lui donner le soutient qu’il peut. Le  féticheur lui a dit  que cette femme pour la posséder, il faut lui faire peur. Donc la nuit quand ils sont couchés, Naré Makan a fait comme s’il était fâché et a fait sortir son sabre. « On m’avait demandé de faire le sacrifice d’une fille de Dô, moi je n’ai que toi je vais te tuer », cria-t-il sur la femme. Cette dernière a eu peur, a oublié toutes ses privilèges de la sorcellerie et c’est comme ça que le roi a pu la posséder. Pour revenir à notre sujet, le Sinangouya, quand la femme buffle a accepté de donner sa vie aux deux jeunes chasseurs, elle leur a fait promettre que, « personne parmi vous ou parmi vos descendants ne fasse du mal à mes descendants. Tout ce qui est juste acceptez-le. Même si, c’est au pris du sacrifice, acceptez-le  pour moi ». Donc  à voir de près le Sinangouya entre les Diarra et les Traoré, c’est ça. Les Konté étaient les Diarra. Selon la légende, c’est Konté qui s’est transformé en Diarra et Damassa Oulani et son frère Damassa Oulamba étaient des Traoré.

C’est le premier pacte sacré du sinangouya qui est née entre les Diarra et les Traoré.

C’est pourquoi je n’ai jamais aimé le mot  ‘’cousinage à plaisanterie’’ car ça va au-delà de la plaisanterie.

Mali Tribune : Et qu’est ce qui a amené la plaisanterie dans le Sinangouya?

K. L. T.: Au-delà de la mort dans notre vie ici, il faut pouvoir supporter les grandes épreuves. Supporter les grandes épreuves ça passe par l’autre. Tu as pardonné quelqu’un, un jour, on te pardonnera. Donc le Sinangouya est entré dans ce canal-là. Moi je suis Traoré, quand je vois les Diarra, j’insulte leur père et eux aussi, vice-versa .Par contre quand tu vois quelqu’un qui insulte ton père la première réaction, c’est la violence. Mais venant d’un Sinangou la première réaction c’est la moquerie envers l’autre. Accepter qu’on insulte ton père, c’est déjà un sacrifice. Le Sinangouya, c’est l’esprit de sacrifice.

Mali Tribune : Le pacte entre les Diarra et les Traoré, est- ce le premier pacte de Sinangouya ?

K L. T.: A ce que je sache, Oui. C’est le premier pacte, les autres pactes sont venus après, en s’inspirant de ça. C’est comme les Sorhaï et les Bozo. Les Bozo ont sauvé les Sorhaï de l’eau. Le Bozo lui dit toutes sortes de bêtises. Il accepte parce qu’il l’a sauvé de l’eau et le Sorhaï aussi le taquine comme quoi, « tu es mon parent ». Les Sorhaï et les Dogon aussi. A la bataille d’Anderboucane les Sorhaï ont faits appel à la cavalerie dogon afin de gagner la bataille.

Mali Tribune : Quel est le rôle et l’importance du Sinangouya dans notre société ?

K.L.T. : Le rôle du Sinangouya c’est apprendre à aimer dans la douleur. Si je vois un Diarra, j’insulte son père mais pas sa mère. Par contre, si la maman est Diarra aussi je peux l’insulter mais jamais grossièrement. La femme est un élément très important de la culture. Vous pouvez faire des boutades. Entre femmes, elles peuvent le faire. Le rôle du Sinangouya c’est d’apaiser les tensions, de tracer la voie de la compréhension et de l’amour envers l’autre. Le premier rôle du Sinangouya c’est l’expression de l’entente et de l’amour envers l’autre. Adoucir les cœurs. Tu as beau être fâché, en colère,  quand ton Sinangou (cousin à plaisanterie), vient te dire « arrête », c’est  peut être avec les larmes mais tu arrêtes. Moi à chaque fois que ça m’est arrivé, j’ai pleuré. À chaque fois que je suis énervé et que  un Sinangou vient et dit, « toi, tu es qui ? Arrête ça », je ne peux rien lui dire et je pleure. Après, il dit, « ça va, Kardjigué, arrête ça maintenant ». Et puis c’est fini.

Mali Tribune : Quelle lecture faites-vous du Sinangouya aujourd’hui ? Quel est son avenir ?

K.L T.: J’ai une fois rencontré un Diarra que j’ai injurié, il n’était pas du tout content. Il dit, « non, moi je ne suis pas dans ces choses-là ». Je lui ai présenté mes excuses. Je le connaissais, je connais sa famille. Mais il a commis l’impudence d’aller raconter cela à son père. Son père était très furieux après lui. « Comment un Traoré peut t’injurier et toi tu te fâches. Moi qui suis ton père, il peut m’insulter sans problème. C’est notre Sinangou ». Le père l’a obligé de venir me présenter des excuses. Ce sont des mécanismes que nous avons trouvés dans la tradition pour éviter beaucoup de conflits. Mais c’est en voie de disparition. Surtout avec la nouvelle génération. Ce sont des éléments régulateurs de la société. Le Nimogoniya, le Bouramoussoya et tout ce sont des éléments régulateurs de la société mais le Sinangouya va disparaitre dans les jours à venir. Il n’y a rien à faire. Il va disparaitre.

Mali Tribune : Un dernier mot pour nos lecteurs et vos conseils pour la pérennité de cette pratique culturelle, le Sinangouya.

KL.T.: Je souhaite vraiment que ça dure longtemps. Ça nous évitera plein de choses. Quand je vois un Diarra, je l’insulte et quand un Diarra me voit, il m’insulte. Il me taquine. C’est son droit le plus absolu. Ces choses-là, rendent la vie plus belle et plus harmonieuse. Je souhaite vraiment que ça dure mais je n’y crois pas.

Aboubacar Sidiki Diarra

(Stagiaire)

Source: Mali Tribune
MaliwebInterviews
Le Sinangouya ou encore ‘’cousinage à plaisanterie’’, est un pilier de la culture malienne. Il peut être défini comme un élément régulateur de la société. Il facilite la cohésion sociale, l’intégration entre les peuples. Le cousinage à plaisanterie date de très longtemps. C’est un pacte sacré entre deux ethnies...