Dans cette contribution, l’ancien ministre Konimba Sibibé explique que l’amélioration de la gouvernance est une nécessité pour refonder l’outil de défense et de sécurité de notre pays afin de gagner la guerre contre les groupes armés djihadistes et sécessionnistes

 

Aujourd’hui encore les 2/3 du territoire du Mali sont occupés par les groupes armés djihadistes et sécessionnistes aux termes de neuf ans d’une guerre qu’ils ont imposée à notre pays et les efforts de reprise des territoires occupés sont restés vains jusqu’à présent. Au cœur de cette situation : la corruption dans la gestion des affaires publiques.

Mère nourricière de l’affaiblissement de l’outil de défense et de sécurité, la corruption dans la gouvernance du Mali est le premier obstacle d’une victoire décisive contre les groupes armés djihadistes et sécessionnistes. Elle est le premier obstacle à la restauration de l’intégrité territoriale et l’exercice de la souveraineté nationale. Corruption dans la gouvernance, de quoi s’agit-il ? C’est « le fait d’abuser du pouvoir qui nous est confié pour en tirer un avantage personnel» (Transparency International), d’actes par lesquels toute personne occupant une fonction dans la gestion publique en abuse pour des intérêts privés au détriment de l’intérêt général.

Plus aucun doute aujourd’hui qu’une corruption massive, systémique et endémique a progressivement infesté la gestion des affaires publiques de notre pays sur au moins trois décennies. Pour les besoins de la cause, rappelons brièvement les actes constitutifs de corruption en les illustrant dans le secteur de la sécurité (situation identique dans tous les autres secteurs de la gestion des affaires publiques).

« Corruption rime avec népotisme ou favoritisme, clientélisme, copinage, soudoiement, pot-de-vin, extorsion, détournement de fonds, vol et fraude » (Normes ITOSAI 5700) : le pot-de-vin : « acte par lequel un avantage est conféré en vue d’influer indûment sur une mesure ou une décision» (on en serait au sceau de vin au Mali) : payer par exemple pour bénéficier d’un marché surfacturé du ministère de la Défense ; le détournement de biens publics : l’accaparement de deniers (fonds destinés à la rémunération, l’équipement et la formation de militaires par exemple)ou tout autre bien public (carburant et autres fournitures destinés aux forces armées) ; le clientélisme : «octroi de ressources exclusives (argent, emploi, etc.) à ses dépendants ou à ses complices en retour de leur soutien et de leur coopération (votes, présence aux rassemblements)». Recrutement non mérité dans l’armée des militants et grands électeurs de son parti par exemple. Le favoritisme c’est un traitement spécial accordé à une personne ou un groupe. Cela relève du népotisme et du copinage.

On parle de népotisme lorsque le bénéficiaire du traitement spécial est un proche autre que les amis. Par exemple, le recrutement non mérité dans l’armée de parents à la recherche d’un emploi qui sont inaptes physiquement ou n’ayant aucune motivation pour le métier des armes ; discrimination dans l’envoi au front au bénéfice de ses proches. Quant au copinage, c’est «le fait de démontrer un parti pris pour les amis de longue date». Exemple : promotion non méritée d’amis dans l’armée (nomination à des postes de commandement et octroi de grades supérieurs). Cette corruption, devenue progressivement un fait de société, a plongé notre pays dans une crise multidimensionnelle sans précédent dont la crise sécuritaire. La corruption a dévasté notre outil de défense pour les raisons qui suivent.

LA CORRUPTION EST SOURCE D’INJUSTICE ET DE FRUSTRATIONS QUI DÉMOLIT LA MOTIVATION DES MILITAIRES AU COMBAT

Les chefs militaires et leurs troupes seraient-ils prêts au sacrifice suprême pour la défense du pays conformément à leur serment pendant que les dirigeants politiques et administratifs de l’État qui ont peu souci du pays sont plongés dans la corruption massive endémique mus qu’ils sont par la satisfaction de leurs intérêts privés au détriment de l’intérêt général ? Les soldats feront-ils preuve d’une discipline sans faille et d’une ardeur au combat à toute épreuve, prêt au sacrifice ultime pour le pays pendant que l’affairisme traverse le commandement militaire comme le reste de l’État ?

Notre réponse à ces deux questions est que tout cela est très peu probable hormis les troupes et membres du commandement qui ont le Mali vissé au corps. Les troupes et le commandement savent qu’au moment où on leur dit que le pays manque de moyens pour renforcer la capacité opérationnelle des Forces armées du Mali (FAMa), les élites civiles (politiques et non politiques) et militaires sont en permanence dans la fête avec l’argent public (la fête d’anniversaire révélée d’un général étant l’exemple le plus emblématique) en recourant à tous les actes de corruption ci-dessus cités. En outre, les recrutements clientélistes ou népotistes au sein de l’armée, le népotisme et le copinage dans l’accès aux formations, dans les nominations à des postes de commandement, dans l’octroi des grades et l’envoi au front, bref tous les actes de corruption, sont sources d’injustices et de frustrations graves au sein des FAMa, fort dommageables pour leur motivation au combat.

Et ces élites, civiles et militaires, plongées dans la corruption jusqu’au coup de claironner bruyamment leur soutien aux FAMa. Quelle imposture !!! Leur soutien véritable aux FAMa serait de sortir de la corruption qui plombe notre outil de défense et de restituer l’argent public volé.

PENDANT PRESQUE DEUX DÉCENNIES, LES AUTORITÉS MALIENNES ONT FAIT DE CERTAINES PARTIES DU NORD DU MALI UN NO MAN’S LAND ENTRE LES MAINS DU CRIME ORGANISÉ

Ils l’ont fait en contrepartie de bénéfices de la corruption : narcotrafic ; enlèvements d’étrangers ; etc. Cette même incurie de l’État a permis aussi à des islamistes radicaux venus de l’étranger d’envahir ces zones progressivement sans aucun contrôle. Les dirigeants de l’État ont fait semblant de ne rien voir parce qu’ils touchaient leur part du gâteau généré par le crime organisé. L’accident d’Air Cocaïne en a été un révélateur majeur. C’est un secret de Polichinelle aussi qu’une partie des rançons payées pour la libération des personnes enlevées par le crime organisé était recyclée dans les circuits des corrompus de l’État.

En cause : les recrutements d’agents physiquement inaptes ou sans aucune motivation pour la défense de la patrie et la sécurisation des personnes et leurs biens ; des formations aux métiers militaires non ou peu assurées ; des effectifs pléthoriques d’officiers alors que les troupes combattantes sont en déficit notoire d’effectifs ; des entraînements des militaires non assurés en raison du détournement des ressources qui y sont alloués (le détournement de carburant révélé par la fameuse affaire de l’Intendance militaire sous la deuxième République en est une illustration) ; un commandement aux compétences réduites par des promotions par népotisme et copinage, etc.

AU COURS DES TROIS DERNIÈRES DÉCENNIES, LA CORRUPTION A AFFAIBLI LES CAPACITÉS EN ÉQUIPEMENT DES FORCES ARMÉES ET DE SÉCURITÉ

D’abord la corruption n’a pas permis d’assurer de façon adéquate l’entretien et la maintenance des équipements disponibles. D’où le constat de stocks importants d’équipements et fournitures militaires non fonctionnels au déclenchement de certaines attaques terroristes dont beaucoup ont été simplement jetés à la poubelle.

Ensuite, elle a considérablement réduit l’acquisition d’équipements en quantité et qualité adéquates à cause des surfacturations, fausses facturations et autres actes de corruption dans le processus d’acquisition des équipements militaires (le régime de IBK a été le champion incontesté de tous les temps à ce niveau). D’où un stock important d’équipements et fournitures obsolètes.

La faiblesse des ressources budgétaires allouées à l’équipement des Forces armées et de sécurité par des dirigeants politiques peu acquis à la cause militaire n’a fait qu’aggraver cette situation (constat valable pour la quasi-totalité des armées en période de paix en Afrique subsaharienne car tous ont cru que la sécurité était un acquis irréversible alors qu’elle est une quête permanente).

Force est donc de constater que la racine du mal malien en matière de défense et sécurité, comme dans tous les autres domaines, est bien la corruption. Assimi Goïta, président de la Transition n’a pas dit autre chose aux magistrats récemment lorsqu’il a d’abord fait le constat de l’infiltration de tous les secteurs par « des éléments corrompus prêts à vendre leur âme au diable ». Il a ensuite stigmatisé la « corruption, animal féroce qui ravage tout sur son chemin ».

Il est donc clair qu’au final, c’est de la capacité du Mali à se doter d’un outil de défense et de sécurité capable d’assurer la mission régalienne de défense du territoire que dépend une victoire définitive contre des djihadistes et sécessionnistes surmotivés.

C’est bien l’état désastreux de cet outil à tous égards qui est la principale cause de l’échec de la lutte contre le terrorisme : des soldats peu formés, peu équipés, démotivés, en sous-effectifs et souvent dirigés par un commandement incompétent n’inspirant pas leur respect. La corruption étant au cœur du délitement progressif de notre outil de défense depuis plus de trois décennies, la première des priorités est son éradication pour la refondation de cet outil.

LA REFONDATION DE NOTRE OUTIL DE DÉFENSE PASSE PAR LA NEUTRALISATION DES ÉLITES CIVILES ET MILITAIRES AFFAIRISTES ET CORROMPUES DANS LA GOUVERNANCE DU MALI, LA FIN DE L’IMPUNITÉ DANS LA GOUVERNANCE

Le président Assimi Goïta a, dans la même adresse aux magistrats, ajouté que « la stabilité du pays repose sur la justice, même si l’armée a un rôle à jouer » et que « tant qu’il y aura l’injustice, tant qu’il y aura l’impunité, nous allons toujours vivre les mêmes problèmes d’insécurité, voire de banditisme et de terrorisme».

Entièrement d’accord avec lui.Tant que la corruption restera endémique et systémique dans la gouvernance du pays avec des dirigeants soucieux uniquement de se servir et non de servir leur pays, le Mali n’a aucune chance de gagner définitivement la guerre contre les groupes armées djihadistes et séparatistes.

L’exemple de l’Afghanistan illustre de façon tragique la démobilisation d’une armée confrontée à la corruption de ses élites civiles et militaires. Kaboul est tombée sans qu’un seul coup de feu soit tiré pour défendre la ville. Et pourtant les Américains avaient entraîné et suréquipé l’armée afghane pendant 20 ans (200 avions de combat, 200 hélicoptères d’attaque Blackhawk, 9.000 blindés, etc.) Mais les soldats afghans n’ont pas voulu mourir pour une élite corrompue qui a utilisé tous les moyens pour fuir (40 à 50 hélicoptères ont été utilisés par des militaires pour rejoindre l’Ouzbékistan). En face, les Talibans ont gagné sans aviation, sans blindés, sans drones ou lunettes de visée nocturne, mais grâce à une motivation exceptionnelle de leurs combattants. Cela interpelle fortement nous Maliens qui sommes confrontés à la même situation.

Si le Mali tient encore c’est parce que nos Forces de défense et de sécurité comportent, malgré les conséquences de la gouvernance calamiteuse du pays, des chefs et des troupes qui ont fait preuve de patriotisme et de fidélité à leur serment et beaucoup d’entre eux sont tombés au champ d’honneur en combattant les terroristes. Le Mali leur sera éternellement reconnaissant. Il faut refonder l’outil de défense et de sécurité du pays pour booster cet engagement patriotique et cette fidélité au serment en son sein mais aussi pour renforcer ses capacités opérationnelles.

La Transition en cours est une formidable opportunité d’engager de façon irréversible une lutte efficace contre la corruption et poser les bases d’une sortie définitive réussie de la guerre contre les terroristes. Autorités civiles et militaires de la Transition s’y sont engagées, le président a dit dans son adresse aux magistrats que «cette lutte contre la corruption, contre l’impunité qui a été déclenchée sera une lutte sans état d’âme ». Prenons-le au mot, soutenons les autorités de la Transition sans réserve dans cette lutte implacable contre la corruption pour la gagner et gagner la guerre contre les terroristes ; poser l’un des piliers les plus importants de la refondation du Mali, de l’avènement du Mali Kura.

Travaillons à la mobilisation générale de la population pour qu’elle soit le rempart contre toutes les actions que ces élites corrompues traquées par la justice tenteraient afin de tuer ce mouvement dans l’œuf pour le malheur du Mali.

 

Konimba SIDIBÉ,
Ancien ministre, ancien député,Président du MODEC,
Membre du Comité stratégique du M5-RFP

Source : L’ESSOR

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