Les relations diplomatiques entre Moscou et Bamako auront 61 ans le 14 octobre prochain. Igor Anatolievitch Gromyko, Ambassadeur de Russie au Mali, revient sur la coopération bilatérale entre les deux pays et livre la position de Moscou quant à l’actualité sociopolitique du Mali. Cette interview, programmée depuis fin juillet puis reportée à début septembre, est publiée alors que des médias occidentaux ont annoncé des négociations entre les autorités de la transition et un groupe de sécurité privé russe en vue de nouer un partenariat. L’Ambassade n’a pas souhaité commenter, arguant qu’elle représente l’Etat russe et non une «  entreprise privée ».  

 

Comment se portent les relations diplomatiques entre la Russie et le Mali?

Les relations diplomatiques entre le Mali et la Russie ont été établies le 14 octobre 1960. Les bases du dialogue entre Moscou et Bamako ont été posées encore plus tôt. Comme vous le savez, le 20 juin 1960 l’Assemblée nationale de Mali a adopté, à l’unanimité, la loi sur l’indépendance. En liaison avec la proclamation de l’indépendance de la Fédération du Mali, le Gouvernement de l’Union Soviétique a déclaré la reconnaissance de l’indépendance de l’Etat malien et a exprimé la bonne volonté d’instaurer les relations diplomatiques.

Avec l’aide de notre pays, des usines, des stades, l’hôpital Gabriel Touré, l’aérodrome à Gao, les établissements d’enseignement, dont l’Institut polytechnique, l’École supérieure d’administration, l’École de médecine, une laitière et un certain nombre d’autres institutions ont été construits au Mali. Des travaux géologiques d’envergure ont été menés et de nouveaux terrains ont été aménagés. En 1960, six premiers étudiants maliens sont partis à Moscou pour y faire leurs études. Maintenant le nombre total des diplômés des écoles supérieures soviétiques et russes dans la Mali a dépassé 10 milles personnes. On effectue à Moscou la formation des militaires et des agents du Ministère de la sécurité et de la protection civile du Mali.

En ce qui concerne l’étape moderne de nos relations, le jalon important du développement des relations bilatérales, ainsi que de la coopération de la Russie avec tous les pays du continent en général, était le premier Sommet Russie – Afrique qui a eu lieu le 23-24 octobre 2019. Parmi ses résultats les plus importants, on peut nommer la confirmation de l’aspiration de la Russie de soulager l’endettement des Etats africains (on a effacé 20 milliards USD de l’endettement), la manifestation du soutien au principe « pour les problèmes africains – les solutions africaines »,  la coopération entre les services chargés de l’ordre public en matière de la lutte contre le terrorisme, contre le crime organisé, contre le trafic illégal des armes, des drogues et contre le traite des êtres humains.

En vertu des décisions du Sommet, l’Association russe pour la coopération économique avec l’Afrique a été mise en place. Elle est opérationnelle depuis août 2020. Elle entretient des liens avec les partenaires maliens, entre autres. Des propositions de coopération ont été envoyées au ministère de l’agriculture, de la santé, des communications et de la communication.  Un dialogue est également en cours avec la Chambre des mines du Mali.

A l’époque actuelle, on peut voir dans les rues de Bamako les voitures russes modernes de la marque « UAZ », dont le concessionnaire officiel est la société « Ito Mali », on peut acheter les lubrifiants de la société « Gazpromneft » chez le fournisseur malien « Global energy group SAS ». Il est également possible d’acquérir dans la capitale malienne la version sous licence du meilleur antivirus du monde, produit par la société « Kaspersky » dans le bureau de la société « Aitek» sis à Bamako.

Le développement intensif est observé en matière de coopération russo-malienne sportive. Depuis l’année 2018 à Bamako, grâce à la Fédération malienne de sambo, chaque habitant peut joindre ce sport olympique créé en Russie. Il est à noter que le Président Vladimir Poutine est Maître de sports en sambo.

Nos pays entretiennent un dialogue politique. Le 10 juin 2019, Moscou a abrité une rencontre des ministres des affaires étrangères de la Russie et du Mali. Il y a des consultations régulières sur des domaines spécifiques de coopération. Par exemple, une réunion du groupe de travail sur la lutte contre le terrorisme a eu lieu à Moscou le 18 décembre 2019. Cette année, la réunion de ce groupe- là est prévue à Bamako.

Le président français Emmanuel Macron a annoncé la fin de l’Opération Barkhane et sa transformation en vue de l’étendre à la Force européenne Takuba. Pensez-vous que cela soit une solution ?

La décision de mettre fin à l’opération Barkhane est une décision souveraine de la France. En ce qui concerne les activités de l’opération Takuba, cette question devrait être adressée aux autorités européennes et maliennes. Cependant, nous sommes en contact avec les partenaires européens sur la situation sécuritaire dans la région. Il y a quelques jours le Ministère des Affaires étrangères de Russie a hébergé les consultations entre Mikhail Bogdanov, Représentant spécial du Président de la Fédération de Russie pour le Moyen-Orient et les pays africains et Vice-ministre des Affaires étrangères de Russie, et Christophe Bigot, Directeur du département Afrique et océan Indien du ministère français des Affaires étrangères, qui se sont déroulés dans le cadre de la deuxième réunion du groupe de travail russo-français sur l’Afrique.

Au cours d’un échange de vues approfondi sur un large éventail de questions africaines, une attention particulière a été accordée aux situations de conflit dans la zone sahélo-saharienne, en Guinée, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo et dans la région des Grands Lacs, au Mozambique et dans la Corne de l’Afrique, en vue de trouver des moyens de les résoudre, ainsi qu’à la tâche consistant à consolider les efforts pour lutter contre la propagation des menaces terroristes. La partie russe a souligné la nécessité d’utiliser des méthodes politiques et diplomatiques pour résoudre les crises existantes sur le continent africain par les Africains eux-mêmes, sous l’égide de l’Union africaine et avec le soutien efficace de la communauté internationale, y compris le système des Nations unies.

Le 25 juin, le Mali a signé, en marge du forum « Armée 2019 » à Moscou, un accord de coopération militaire avec la Russie. En quoi consiste-t-il ?

Les principaux domaines de coopération décrits dans cet accord sont comme suit. D’abord l’échange de vues et d’informations sur les questions politiques et militaires et autres, puis le développement des relations dans le domaine de la formation conjointe des forces de l’ingénierie, de l’éducation militaire, de la médecine militaire, de l’histoire militaire, de la topographie militaire, des sports et de la culture. On note également l’échange d’expériences dans les activités de maintien de la paix et interaction dans les opérations de maintien de la paix et de la sécurité sous l’égide des Nations unies. Enfin, l’interaction dans les activités de lutte contre le terrorisme.

L’accord est accessible au public et peut être consulté en ligne sur le site web du Ministère russe des affaires étrangères. La signature de l’accord a eu lieu en marge du Forum militaire et technique international «Armée 2019». Cet événement se tient régulièrement en Russie. Cette année, le ministre malien de la défense et des anciens combattants S.E.M. Sadio Camara a participé au forum « Armée 2021 ». L’un des moments les plus spectaculaires du forum a été la participation des officiers des forces armées maliennes, qui font leurs études en Russie, dans la compétition de biathlon de chars. L’équipage malien du char T-72 a clairement démontré lors de la compétition le potentiel des FAMa d’utiliser efficacement un tel équipement. Une vidéo sur ce sujet  est d’ailleurs publiée sur la page Facebook de l’Ambassade.

Dans son Plan d’action gouvernemental, le premier ministre Choguel Maïga entend réviser l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger. Êtes-vous pour cette révision ?

Depuis le déclenchement de la crise au Mali en 2012, notre position était claire et nette: nous plaidons en faveur de l’intégrité du Mali, en faveur de la garde de sa souveraineté sur toute l’étendue du pays, en faveur de la résolution des problèmes à la base du dialogue inclusif de toutes les forces intéressées en réconciliation nationale. Nous soutenons l’Accord algérien de l’année 2015, approuvé par l’ONU, comme un compromis, capable de contribuer à la sortie de la crise, et nous considérons qu’il faut accélérer son exécution. Nous partons du principe qu’il est nécessaire de poursuivre la réalisation successive par les Maliens de l’Accord d’Alger pour la paix qui représente une base sans alternative pour instaurer une paix durable dans cet État.

La modification de cet Accord est une question sur laquelle les signataires doivent d’abord parvenir à un consensus absolu. La Russie continuera, notamment en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, de participer de manière constructive aux démarches internationales visant à normaliser la situation au Mali, tout en apportant un soutien à Bamako au niveau bilatéral.

Aujourd’hui un grand débat s’installe par rapport au délai de la transition. Avec le temps imparti, plusieurs pensent qu’il sera impossible de tenir les élections aux dates indiquées. La Russie est-elle pour une prolongation de la transition ?

Moscou est préoccupé par les événements qui se déroulent au Mali. Nous estimons essentiel d’assurer une dynamique progressive pour faire revenir la situation politique intérieure dans le cadre constitutionnel à travers du dialogue national inclusif et de poursuivre les préparatifs en vue de la tenue des élections générales démocratiques dans les délais prévus, notamment la présidentielle au 27 février 2022, avec l’aide de la CEDEAO et de l’Union africaine. Nous nous félicitons de la libération de l’ex-président de la Transition du Mali et de l’ancien premier-ministre.

Propos recueillis par Boubacar Diallo

Source : Journal du Mali

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