Un pic du paludisme a été constaté l’année dernière dans les régions du nord et du centre. Nous vous proposons ici la seconde et dernière partie de l’interview du Dr Didier Tshialala, coordinateur médical de l’ONG Médecins Sans Frontières (MSF/Espagne). Il est Spécialiste des maladies infectieuses et médecine interne générale, professeur d’université et enseignant les maladies infectieuses parasitaires et les maladies émergentes. Il évoque dans cette dernière partie le lien entre ce pic de palu et le réchauffement climatique, les innovations en cours au niveau de MSF par rapport à la santé dans ses zones d’intervention.

 

Le Matin : Est-ce que ces pics de paludisme ont un lien  avec le changement climatique ?

Dr  Didier Tshialala : C’est clair qu’il y a un lien direct. Qui dit changements climatiques, dit aussi variation de la pluviométrie de plus en plus précoce et abondante. Et plus il y a de pluies, plus il y aura des marres offrant aux moustiques l’endroit idéal pour se reproduire abondamment. En conséquence, il y aura de plus en plus de cas de paludisme.

 Peut-on alors craindre des pics d’autres maladies en dehors du paludisme ?

Dr  Didier Tshialala : Pour le moment, cette hausse de température due au changement climatique et la pluviométrie abondante et précoce se traduit par un pic des cas de paludisme simple et grave. Mais, il faut s’attendre aussi à la fréquence d’autres maladies car le moustique ne transporte pas seulement le germe responsable de la malaria. Il peut aussi transporter celui d’autres maladies comme le chikungunya, la dengue, le virus du zika… Dans les années à venir, il faut s’attendre à ce qu’il y ait plus de cas de ces maladies dans notre environnement.

 Quelles sont les innovations en cours au niveau de MSF par rapport à la santé dans vos zones d’intervention au Mali ?

Dr  Didier Tshialala : Cette année, nous avons tenté une nouvelle expérience dans l’une de nos zones d’intervention : Douentza !  Nous sommes présents au CesRef de Douentza et aux CSCOM de Boni, Hombori et Mondoro. Les années passées, nous avons remarqué qu’il y a eu beaucoup de références entre Boni et Douentza, surtout pendant le pic paludisme. Et jusqu’à 70 % de ces références étaient dues à une raison d’anémie, donc de malades qui avaient besoin d’être transfusés. Boni n’avait pas cette capacité de transfusion. Et nous savons tous que pendant la saison des pluies, il n’est pas évident de circuler sur cette route. Sans compter le contexte sécuritaire qui rend les déplacements encore assez périlleux. Et il n’est pas non plus aisé de faire circuler le staff sans crainte sur le plan sécuritaire dans cette zone. Mais quand on a un enfant ou une femme enceinte qui fait une anémie, on n’a pas d’autres choix que de le référer à Douentza pour sa prise en charge efficace (transfusion)… C’est ainsi que nous avons obtenu du ministère de la Santé et du Développement social, que nous remercions, l’autorisation de doter le CSCOM de Boni d’une capacité de transfusion sanguine.

Nous avons mis à sa disposition un laborantin et un aide-laborantin, un frigo solaire permettant de stocker les différents intrants liés à la sécurité transfusionnelle. Ce qui fait que, aujourd’hui, ce Centre de santé communautaire (CSCOM) a la capacité de transfuser sur place à Boni, donc sans nécessairement référer le malade à Douentza. Ainsi, on diminue le nombre de références entre Boni et Douentza.  Cette expérience est en cours depuis le mois d’août dernier. Il y a eu 11 transfusions au mois d’août et pour les trois premières semaines de septembre (l’interview a eu lieu le 25 septembre 2021) nous sommes déjà à une quarantaine de transfusions. Et jusqu’à maintenant, la totalité des transfusions sanguines réalisées par nos équipes à Boni  se sont passées sans incident.

Cette initiative nous permet donc de sauver des vies sur place à Boni. Et du coup, on désengorge Douentza pour la transfusion et on améliore le plateau technique du CSCOM de Boni en le rendant autonome en matière de transfusion sanguine. Si l’expérience est concluante, nous allons la dupliquer partout où c’est nécessaire dans nos zones d’intervention avec le soutien et l’autorisation bien entendue du ministère de la Santé et du Développement social.

Au niveau du CsRef de Koro, nous menons présentement deux nouvelles activités. Ainsi, depuis le 1er septembre 2021, nous sommes en train de donner un appui à ce CSRF pour la prise en charge gratuite de tous les cas de forme grave de paludisme. Nous avons été approchés par les autorités sanitaires de la localité qui nous ont signalé que pendant le pic palu, elles reçoivent beaucoup de cas qui nécessitent une transfusion.

Ainsi, on demandait aux malades 10 000 F Cfa pour le renouvellement du stock des intrants liés à la transfusion sanguine. Ce qui n’est pas une maigre somme pour ces populations. Et les familles qui n’avaient pas les moyens d’assurer cette transfusion à leurs patients étaient presque condamnées à les voir mourir. C’est ainsi que nous avons initié une prise en charge gratuite de trois mois (septembre à fin novembre 2021) des formes graves de paludisme chez les enfants et les femmes enceintes au niveau du CsRef de Koro. Et jusque-là ça fonctionne bien avec une moyenne de dix admissions par jour.

Au niveau du CSCOM de Diankabou (ou Diankabo, une commune rurale de Koro) on a mis en place les soins de santé décentralisés (DMC). Cela consiste à recruter des gens dans la communauté. Il s’agit de trois personnes pour chaque unité décentralisée, dont un agent de santé communautaire formé à réaliser des tests rapides de palu, une matrone traditionnelle et un relais communautaire. Cette équipe se rend dans les communautés pour dépister le paludisme de façon précoce et mettre les malades aussitôt sous traitement pour leur éviter de développer une forme grave de la maladie.

Nous avons identifié dix sites pour installer les DMC et 7 sont déjà  opérationnels et nous réfléchissons à l’opérationnalisation des trois autres. Si cette expérience est concluante, ce qui est le cas jusqu’à maintenant, nous allons essayer de la dupliquer dans l’ensemble des districts sanitaires de Koro ainsi qu’à Bankass et à Bandiagara. Aussi, en août dernier, en collaboration avec les autorités sanitaires, nous avons ouvert un nouveau projet à Niafunké pour appuyer le CesRef de la localité dans la prise en charge des enfants de moins de 14 ans malades hospitalisés au niveau de la pédiatrie et mener des activités communautaires de cliniques mobiles pour dépister et traiter des formes simples du paludisme et d’autres pathologies dans la zone de Gourma en référant les cas graves au CsRef.

A Koutiala, au sud du pays, en plus de nos interventions au CsRef et dans 37 CSCOM de la périphérie, cette année nous appuyons 3 nouveaux CSCOM de la ville. Et cela parce que nous avons constaté que beaucoup d’enfants sévèrement malades du paludisme nous viennent maintenant de ces CSCOM urbains qu’on appuyait avant.

Avec la crise sanitaire liée à la pandémie du COVID-19, est-ce qu’il est facile de mobiliser des fonds contre les autres maladies comme le paludisme… qui font plus de victimes que le Coronavirus ?

Dr  Didier Tshialala : Au début de la pandémie, cela a pesé sur nos interventions. Pour que MSF fonctionne, on a besoin de médicaments que l’ONG ne fabrique pas malheureusement, mais achète. Mais, avec le Covid-19, la plupart des laboratoires, des firmes pharmaceutiques, ont abandonné la fabrication des médicaments traditionnels pour se lancer dans celle des intrants utilisés contre le Coronavirus. Ainsi on a noté, et continue malheureusement de noter, l’insuffisance de certains médicaments utilisés contre la malaria en curatif comme en préventif parce que les firmes qui les fabriquaient ont d’autres marchés plus lucratifs.

La seconde conséquence est liée à la mobilisation des fonds orientés vers le Covid-19. La plupart des fonds collectés ont été orientés vers la fabrication des intrants indispensables à la prévention et au traitement de cette pandémie. Ce qui fait que d’autres maladies comme le paludisme, la tuberculose, le VIH/Sida… ont relativement souffert de manque de fonds pour leur prise en charge normale. Pendant le temps durant lequel on a détourné le regard d’elles, ces maladies n’étaient pas mises en veilleuse. Ce qui s’est aussi traduit par des cas non pris en charge, de nouvelles infections… Heureusement, les choses sont en train de se rééquilibrer progressivement. Cela prendra certainement le temps qu’il faut.

Propos recueillis par

Moussa Bolly

Source : Le Matin

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