Face à une concurrence « déloyale » menaçant l’existence des journaux en papier, des organes de presse écrite tentent de s’adapter. Parmi ceux-ci, le Pays, un quotidien qui est, à ce jour, un modèle typique des organes maliens parvenus à s’adapter à l’évolution numérique sans pour autant combler son manque à gagner. 

En cet après-midi du jeudi 20 janvier, dernier jour de bouclage de la semaine pour la majorité des quotidiens maliens, Boubacar Yalkoué, Directeur de publication du Journal Le Pays, est dans son bureau. Sa jeune équipe s’active dans la salle rédaction pour finaliser les derniers articles pour le dernier numéro de la semaine.

Ce jeune dogon, âgé de 33 ans, est, à ce jour, patron d’un groupe de média en pleine évolution. Le Pays, journal, qu’il a co-fondé en 2013 avec d’autres jeunes Maliens, est passé en 2018 quotidien d’information générale, d’analyse et d’enquête.

Une équipe de jeunes

Son groupe dénommé « Les éditions Faso » emploie plus d’une vingtaine de jeunes. « Le Pays est un quotidien animé uniquement par des jeunes. Nous avons fait de telle sorte que la rédaction soit composée de jeunes », a confié Boubacar Yalkoué, assis dans son bureau, situé au 2ème étage d’un immeuble, sis à Kalaban-coro, abritant le siège de sa société.

Son équipe dynamique qu’il a responsabilisée traite au rez-de-chaussée, dans la salle rédaction, les sujets d’actualité, ce jour-là, dominés par la célébration du 61ème anniversaire de l’armée malienne. Elle avait, d’ailleurs, publié à la veille un magazine spécial de 56 pages sur le 20 janvier 2022. Boureima Guindo, le Rédacteur en chef, vérifie dans un premier temps si les articles sont prêts. Son adjoint Issa Djiguiba ayant couvert lui-même le défilé militaire à Kati et concentré derrière son ordinateur, lui rassure qu’il ne reste plus beaucoup.

Derrière cette routine, un phénomène prend de plus en plus de l’ampleur : la cohabitation presse écrite – réseaux sociaux. « Les réseaux sociaux sont venus s’abattre comme un coup de foudre sur la corporation et constituent une véritable menace », affirme Boubacar Yalkoué, admettant que « les organes de presse écrite ont de sérieux soucis ».

Réduction de rendement 

Selon ce Secrétaire général de l’Association des Éditeurs de Presse Privée (ASSEP), l’intervention des réseaux sociaux, qui est en train de prendre une allure fulgurante, a beaucoup impacté sur le rendement des médias sur tous les plans [rendement en terme d’information et de revenue]. Il estime que les gens, y compris les autorités, accordent beaucoup plus de priorité et d’importance aux médias sociaux pour des directs sur les réseaux sociaux.

« Le journal au Mali n’est pas acheté.  Il compte plutôt sur les contrats d’abonnement, d’assistance média, les annonces et les insertions. Nous ne vivons que de cela. Mais maintenant nous avons des soucis à ce niveau parce que les autorités priorisent les médias sociaux », reconnait ce trentenaire. Il justifie cette approche par le fait que les propriétaires des pages Facebook assurant le direct perçoivent 50.000 FCFA comme perdiem lors des cérémonies alors que le journaliste issu d’une rédaction ayant toute une charge ne reçoit que 10.000, voire 5.000 FCFA.  Une véritable injustice, déplore-t-il.

Un groupe de média sur les différentes plateformes

Sa société s’est, face à cette concurrence, révèle-t-il, érigée en groupe de média, composé du journal Le Pays avec son site web informatif, d’une imprimerie, le fasomali.com, un site web commercial, un web Tv sur Facebook. « Nous sommes aussi sur différentes plateformes : une page Facebook, un compte Twitter voire LinkedIn », argumente-t-il. Ces pages sur différents réseaux sociaux relayent quotidiennement la Une et les articles du journal.

Toute chose qui, ajoute-t-il, a permis à son organe de faire un peu face à « la concurrence déloyale des médias sociaux ». Lesquels sont, poursuit-il, « même dans la grâce des autorités alors qu’ils ne sont pas administrativement fichés (ils ne paient pas d’impôt ni rien alors que nous, nous avons des charges) ».

Ce patron de presse, qui n’est pas étranger aux réseaux sociaux, annonce le lancement très prochain d’une radio en ligne pour agrandir son empire médiatique. « Les médias sociaux ne sont pas équitables dans le traitement de l’information et sont à la solde du plus offrant et s’en fichent des conséquences de leurs actes », renchérit-il.

Une bibliothèque d’étude comparée des informations 

Selon Issa Djiguiba, journaliste dans sa rédaction, il s’agit d’un phénomène voire une exigence de la mondialisation qui peut induire facilement le journaliste professionnel dans l’erreur. Cela, parce que les informations y sont postées par n’importe qui et souvent pour d’autres fins qui ne sont pas d’informer.

Ce journaliste expérimenté avoue, toutefois, que les réseaux sociaux ont une influence positive sur l’exercice de son métier. « C’est la première source ouverte à la disposition d’un journaliste. Sans se déplacer sur le terrain, on peut facilement avoir accès à beaucoup d’informations », confirme-t-il. Il considère, à cet effet, les réseaux sociaux comme « une bibliothèque qui permet de faire une étude comparée des informations ». Il plaide, néanmoins, pour une vérification minutieuse des informations provenant de ces plateformes numériques.

Pour assurer la survie de la presse écrite, Boubacar Yalkoué appelle les autorités à réglementer le secteur et surtout les organes de presse écrite à créer leurs pages digitales. Sur ce plan, sa société s’affiche comme un modèle réussi de digitalisation d’organe de presse écrite au Mali.

Moussa Sayon CAMARA

Source : Mémoire de Master