Colonisée depuis 1968, la petite île sur le fleuve Niger est devenue aujourd’hui un village. Les habitants qui vivent en parfaite symbiose, pratiquent l’agriculture, l’élevage et la pêche

 

C’est au détour d’une causerie que nous avons appris l’existence d’un îlot sur le fleuve Niger. Mue par une pulsion exploratrice et la curiosité journalistique, nous y avons fait le déplacement. L’îlot (n’goun en langue bamanan) des Bozo sur les eaux du fleuve Djoliba est une «merveille» à découvrir. Pour s’y rendre, il faut emprunter une pirogue et transcender ses émotions surtout pour un aquaphobe. Il faut aussi mettre la main à la poche puisque le tarif de la traversée dans la petite embarcation est de 200 Fcfa par passager. On peut rallier l’îlot à partir des berges de Magnambougou, Badalabougou ou du quartier TSF (Téléphonie Sans-fil).

Ce jour d’avril, nous sommes quatre personnes à embarquer dans une petite pirogue à partir de Badalabougou pour regagner le pâté de maisons sur les eaux. Au bout d’une vingtaine de minutes de coups de pagaie, nous arrivions sur une terre plate. Assitôt, des jardins maraîchers qu’exploitent les femmes de l’îlot en imposent à la vue des visiteurs. Mais il faut encore s’époumoner dans une longue marche à pied sur des graviers pour apercevoir les premières habitations. On aperçoit une petite mosquée qui se tient fièrement dans un coin isolé.

Au centre du village flottant sur les eaux du Djoliba, on contemple le paysage où des maisons construites en banco le disputent aux hangars en bois. Derrière une plantation de manguiers se trouve un champ de riz verdoyant avec de petits plants qui commencent à pousser. à quelques encablures, il y a le cimetière.

Cette demeure des morts jouxte les eaux du fleuve. On y rencontre aussi des animaux domestiques en divagation. Mais vraiment, il fait bon vivre sur l’îlot et on y respire de l’air pur sans être agressé par le vrombissement des moteurs et la déferlante pollution. Le décor est rustique mais sans poussière encore moins d’immondices. Que c’est agréable d’y vivre !

PLUS DE 50 ANS D’EXISTENCE-C’est un Bozo répondant à l’identité d’Adama Konta qui aurait fait la découverte de l’îlot en 1968. Ce polygame (puisqu’il avait trois épouses) y a habité avec sa famille et son clan jusqu’à son dernier souffle de vie. Nakouma Diarra, sa première épouse, dispose de suffisamment de recul pour conter l’histoire de l’îlot.

Du haut de ses 79 ans, elle a vu des jours passés dans ce campement bozo. Elle explique succinctement. «C’est au cours d’une journée de pêche que mon défunt mari a fait la découverte de ces lieux, la même année où le père de l’accession de notre pays à la souveraineté nationale, Modibo Keita, a été victime d’un coup d’État militaire.

Le découvreur, après des sacrifices, est venu y habiter avec nous (ses trois épouses). Tous nos enfants (une vingtaine) y sont nés etont grandi sur cet îlot», raconte Mme Konta. Et de souligner que ces cinq dernières années ont vu le peuplement du village avec l’arrivée d’autres familles. Ces dernières ont trouvé gîte et couvert, conformément à la traditionnelle hospitalité malienne.Sinaly Tienta, âgé de 70 ans, figure dans le lot.

Il a emménagé dans l’îlot, il y a environ 5 ans et explique s’être retrouvé à la rue avec sa famille à la suite d’une expropriation. «J’étais tranquille chez moi, dans ma maison construite à la sueur de mon front.Un beau jour, on m’a exproprié sous prétexte que le terrain appartenait à quelqu’un d’autre. Je suis venu demandé l’hospitalité sur cet îlot et m’y installer en attendant», explique-t-il avec une pointe d’amertume.

Présentement, Bessou Konta, l’aîné de la famille Konta, assure la chefferie de l’îlot. D’après ce chef de village, l’agriculture et l’élevage sont les principales activités pratiquées sur sa petite île. Mais il s’empresse de préciser que la pêche ne rapporte plus comme avant puisqu’il y a une réelle menace sur les ressources halieutiques.

Il rappelle aussi que sa communauté défie les hostilités de la nature (les érosions, inondations et autres intempéries) pour y rester. Dans le temps, une inondation avait ravagé le village, emportant cultures et bétail. Mais aucune perte en vie humaine. Ce triste souvenir semble désormais mis aux oubliettes parce qu’il faut s’attaquer à des préoccupations plus essentielles comme l’éducation des enfants et la prise en charge des cas de maladies.

L’îlot ne dispose pas de centre de santé même pas de la plus petite unité de soins. La population flottante qui y vit est contrainte d’aller dans les établissements de soins des quartiers qu’elle peut rallier facilement par pirogue. Le village n’avait pas non plus la moindre infrastructure scolaire jusqu’à la création d’un centre informel d’apprentissage par une Française, Marie Garnier, il y a quatre ou cinq ans. Ce centre est devenu après une école de deux classes à la rentrée scolaire de cette année pour la centaine d’enfants dont la majorité a atteint l’âge de la scolarisation.

La Française est partie d’un constat de non scolarisation des enfants de l’îlot pour créer un centre informel en 2007 dans lequel, elle-même dispensait des cours aux enfants. Elle apprécie mieux aujourd’hui la création à son initiative d’une école entre deux îlots. «Nous avons deux enseignants payés par la coopération suisse et une pirogue qui permet de rallier en 5 minutes l’école. Ce transport est gratuit pour les écoliers» confie la Française.

Pour les femmes du village aussi l’activité principale demeure l’agriculture. Oumou Diarra, responsable des femmes de la petite île explique : «Je suis mariée ici depuis 20 ans. Je faisais le petit commerce en ville avant mon union conjugale. Maintenant je me consacre exclusivement à l’agriculture, notamment au maraichage comme bien d’autres femmes de l’îlot, mais pas sans difficulté». Elle évoque des problèmes d’acquisition de matériels plus performants et d’engrais.

Les enfants, après les cours à l’école, font les piroguiers pour rapporter un peu d’argent à la famille. Notre piroguier du jour, Modibo Touré, est élève en 3è année à la médersa Baba Sylla au quartier Sans-Fil. Le môme de9 ans exploite après les classes la pirogue de son oncle pour assurer la traversée vers l’îlot et vice-versa. Il explique utiliser cet argent pour payer des fournitures scolaires et subvenir à ses petits besoins.

UN ILÔT CONNU DE LA MAIRIE-À la mairie de la Commune II du District de Bamako, on dit être au courant de l’existence de ce village sur les eaux du Djoliba. Selon un agent de recensement, Adama Sory Traoré, le nombre total de cette population n’est pas connu parce qu’elle est flottante. Mais au niveau de la mairie, on explique procéder de temps à autre à une sensibilisation sur les risques d’inondation en période de crue et les précautions à observer rapidement.

«En cas d’inondation, les sinistrés sont logés dans les écoles de la Commune II et chez des personnes de bonne volonté. La mairie accompagne aussi en termes de prise en charge sanitaire et alimentaire dans de telles situations», explique Adama Sory. Celui-ci ajoute qu’en cas d’épidémie ou durant les campagnes de vaccination,le centre de santé du quartier Sans-Fil envoie une équipe dans le village. L’îlot est,selon l’agent de recensement de la mairie de la commune II, pris en compte lors des recensements.

Le conseiller technique au ministère des Affaires foncières, de l’Urbanisme et de l’Habitat, DrissaCoulibaly, informe qu’il existe une dizaine d’îlots sur le fleuve Niger de Kalanbambougou à Sotuba. «Mais cet îlot bozo est le plus grand et le plus peuplé» juge le conseiller technique.Et de reveler que le gouvernement avait donné mandat à l’Agence de cessions immobilières (ACI), il y a quelques années de cela, d’entreprendre une étude de faisabilité de la mise en valeur des îlots, en vue d’offrir un meilleur cadre de vie à ceux qui y vivent. «Mais faute de stabilité politique, le projet est tombé à l’eau, en tout cas pour l’instant», dit-il.

Mais un autre projet a déjà construit des toilettes publiques et réalisé des fontaines d’eau sur l’îlot. Malheureusement, les responsables de ce programme nous ont signifié leur peu de goût pour la communication. Malgré nos multiples sollicitations, ils n’ont pas daigné piper le moindre mot.

Baya TRAORÉ

Source : L’ESSOR

MaliwebSociété
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